Poésie : Sur la route
SUR LA ROUTE
Avec les saltimbanques sur le bord du chemin et les maigres paroles de l’âne qui poussait, de l’âne qui soufflait d’apporter aux villages la fête écarquillée et bleue de maquillage, sous le bleu de la nuit et l’or du chapiteau, dans les soirs à venir où les enfants riraient, je partageais mon pain et mes vins spiritueux : l’écuyère était belle et il fallait bien, pour que son père enfin baisse l’œil et la garde, lui faire somnoler des liqueurs suavées. La roulotte à nos mains était un grand carrosse, les tissus tout à coup prenaient l’air de la nuit, sa peau sentait l’étoile dans les cahots grelots et nos mains se liaient à chaque paysage. Elle volait dans mon corps et je peignais ses seins, des fresques infinies qui déroulaient nos nuits partaient de ses bourgeons et venaient et venaient se loger au creux de mon talent qui trépidait déjà d’être dans le palais, avec à ses côtés, la princesse des contes. L’orgue de Barbarie jouait un concerto : il faisait à la foi les cuivres, les violes et les violons, les chœurs de chante-vierge et les pianos lointains. Et les champs qu’on croisait se dressaient à ces sons. Les blés étaient la foule qui bénissait l’amour. Les arbres saluaient de leur ombre invisible dans le cœur de la nuit.
Les prairies étaient sombres et nos cœurs isolés. Pendant des sommes folles de poèmes de vie, nous chassions aux garennes des criques de silence et des perles aux arbres de goûts assassinés. Le silence des oiseaux tordait ses ailes pâles, et la fausse façon qu’avaient les hirondelles de déposer leurs nids au creux des naturelles, ainsi que l’arrivée de mes doigts sur le tronc de l’arbre des collines enfin apprivoisées annonçait le début des grandes migrations. Et vaguement gitans, nous repassions nos nuits à nouveau sur la route.
Et tous les bohémiens regardèrent ma main : ils y virent des présages qui me faisait divin. Ils craignaient que ma vie ne soit celle du cirque, dès lors qu’étais-je heureux, le cirque glorifiait ; quand ma voix se taisait, les clowns brillants eux-mêmes devenaient tristes. Je n’étais plus moi-même, j’étais l’or de la vie.