Poésie : Le grand corps
Sur la plage du Zout c’était étrangement
L’heure où tous les enfants s’en vont au bain de mer
Dans cet été aux couleurs claires
Comme un petit hiver
J’ai arraché ma main à la poussière
- de sable qui jouait avec mes doigts aimants
Pour la poser et délicatement
Y découvrir ta peau.
Dans le radiocassette s’égrenaient doucement les chants de Jacques Brel
Sous ce ciel gris et clair
Debout face à la mer
Aux rouleaux fantastiques, dragons communs des rêves,
Nous étions tous les deux restés au bout du monde
Et ma te jurait de t’élever un temple
Avec des branches mortes et du bois vigoureux.
Nous étions sûrs pourtant de ne nous revoir pas
Toi tu avais quel âge ? quelques années de moins
Que moi ?
Et moi j’étais encore dans cet âge d’esclave où l’on pourrait aimer mais où l’on doit partir
Suivre la caravane.
Nos mains s’étaient jurées sur la plage du Zout
De nous aimer toujours devant les plages grises
Aujourd’hui que la mer sur les plages du Nord
Décroche ses rouleaux pour mes yeux périlleux
Si je frôle le sable
- de ce sable mouillé tu sais qui devient corps
Si je m’allonge à plage
Si je laisse la mer déchirer mes cheveux
Et briser mon visage
Ecorcher ma chemise de ses lames glacées
C’est à ta main fermée dans la mienne muraille
Que mes yeux se rappellent.
Tu te souviens peut-être sur les plages du Nord
Quand aujourd’hui tu viens y caresser la mer
Ma main qui te disais que n’importait le monde
Tant que la plage et nous nous formions encore
Du monde
Le grand corps.