Poésie : Ethiopia

Publié le par Futile

Ethiopia

 

 

 

 

 

I

 

 

Architecture fasciste.

 

 

 

Moi je préfère les brûlures qu’on avait commercé avec un sympathique représentant des lèvres de Rimbaud. Même si cette greffe favorise désormais les arbres de poison, j’ai profondément bu – et pire encore, plongé – dans l’Aube, ce rideau, cette fièvre, ce fleuve qui s’écoule entre les palais à moitié effondrés des rues d’Ethiopia, la grande capitale à moitié désertée de l’Empire Africain qu’un génie triomphant avait enfin uni sur l’air de Carnaval.

            Les crocodiles noirs ont l’air de s’envoler – il leurs pousse des plumes blanches presque rosées comme les Anges de Bokassa[1].

            Des diamants merveilleux s’y échangent sous les vérandas effondrées ; des dealers d’un crack tout à fait nouveau tournent sans cesse ; des porteurs de boisson – ici peu d’eau pure – assaisonnent les rues ;

            J’ai porté ma barque jusqu’au centre d’Ethiopia, tant de rues sont désormais des canaux, Venise noire ; et dans le grand palais présidentiel, sous les tentures de nazisme noir qui tombe encore, drapées des anciennes splendeurs, j’ai regardé un petit loir ; il avait faim et tremblait de peur ;

Dans les étages où les livres reposaient, j’ai saisi un recueil de poésie d’un poète africain et j’y ai lu des vers splendides :

Comme la barbe des lèvres

 

Fleurissent les fleurs

 

Et le dernier empereur

 

Malgré la dernière fièvre…,

la fin du poème manquait, abîmée par l’humidité qui suintait du plafond. J’ai penché ma tête vers le haut et les gouttes envahies d’or, des grands plafonniers ruisselants, croustillants d’or sur la peinture noire, m’ont caressé le visage. J’ai ri.

            Dans la maison du roi… mais non, il n’y a pas de maison du roi !

            Des bribes de paroles parvenaient de l’une des grandes villas de l’Allée de l’Empire. Des femmes brûlaient probablement du thé pour savoir l’avenir et de petits animaux, dans le jardin meurtri, couinaient leur défaillance.

            J’ai croisé Corto Maltese dans une rue ; il avait l’air pressé, son visage n’a pas exprimé la vertu de la fuite.

            Me reviennent les vers de cet ancien poète éthiopien :

Et il viendra des temps ancien où…

 

            Ma rame a brutalement heurté une flamme. Un visage sort de l’eau. Le noir hilare a la plus grande beauté. Je m’incline devant ses yeux, sur ses genoux ruisselants. A présent installé dans ma barque, assis sur le petit banc de bois, il resplendit : « D’accord, j’étais impie ! », je hurle. Il est le Messie provisoire. « Ni Jésus, ni Mahomet », me dit-il. « Juste l’Afrique. » Il replonge dans l’eau tourbillonnante.

            Tandis que je récite Lettres d’amour en Somalie, une cithare entre les dents, il me prend une torpeur étrange. Et je m’enfonce peu à peu dans la boue de faubourgs autrefois habités par la moyenne bourgeoisie.

            Comment l’Afrique a-t-elle pu faire pour en arriver là ?

 

 

II

 

 

Dans les granges, / sur le poitrail des femmes alignées comme des soldats / de larges plaques de cuivre / avaient la chaleur du soldat

Et pour la première fois / j’ai fait l’amour avec la chair / d’une peau noire / et pour la première fois / j’ai fait l’amour à une noire / dans la chambre emplie d’ombre / au loin, l’orage faiblissait / là-bas / dans les plaines d’Octavia / la radio le disait bien

Sur son corps d’ébène ivoire / la peau avait un toucher / on ne peut plus péculié / j’avais fait l’amour dans le noir

            Longuement dans les bars du centre / à la terrasse des bars jamais débarrassés depuis la longue fuite / j’ai chanté ce chant d’amour.

 

 

III.

Le Métropolitain

 

 

            A Ascalie - Saint Samuel j’ai pris la fuite.

            Des hommes particuliers avaient des visages d’indulgence.

            Ils le goût des épées de combat que l’on pouvait trouver dans les musées d’armes anciennes.

            A Paradis – Sainte Armonie je suis sorti de la station de métro – des singes nus et casqués comme les contrôleurs de l’ancienne compagnie des Transports Ethiopiais dirigeaient de grandes barques plates dans les anciennes cavités et à chaque station où l’on voulait descendre il fallait leur donner la dîme du trajet, leur payer le titre du transport avec de la bière fraîche ou du vin de palme.

            J’ai marché à pied jusqu’à la station du palais : Palais – Saint Paradigme.

            Arcadie – Sainte Vénielle n’était qu’à trois pas de là.

            Les mèches torsadées d’une chevelure de ma brune retombaient sur le visage d’une femme blanche que j’y ai croisé. Elle avait sûrement le sang rare.


[1] En réalité, il me semble que c’est Raël.

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