Nouvelle : Si elle est noire (6)

Publié le par Futile

Hank essaie de fixer sa pensée sur le soleil trop lourd. Le temps, la passante aux formes élégantes, le combat qui se précise de jour en jour. Le combat ! Quel combat ! , pense-t-il. Un enculé de combat où je l’ai amenée et où je l’ai perdue. Malgré la persistance du cœur et l’évidence du cri de la révolte, au fond de lui, il ne peut s’empêcher de s’en remettre à l’amer, au vocabulaire des maudits. Comme si le combat devenait une entité abstraite, l’obligation de l’homme décent, mais que le cœur de l’homme, réalité concrète, ne pouvait que s’adonner à la rancœur, comme si le cœur se mettait à haïr, en profondeur, ce que la raison lui disait de soutenir, cette négritude oppressée qui lui vole Hanna.

Car plus le temps passe, plus Hanna devient noire, au point d’avoir quitté sa famille pour aller vivre chez Dilha. Car Hanna, malgré les arrestations policières, fréquente les lieux noirs et n’utilise que les services pour noirs. Sa famille fait pression pour qu’elle évite la prison, paie les amendes, mais toute la ville sait que ses parents ont payé des ravisseurs pour l’enlever à ‘’cette folie, ce délire psychiatrique de névrosée’’, ce qui a conduit toute la communauté noires à lui fournir des gardes du corps, dont Mandy. La blonde aux cheveux tressés déclenche les passions dans le pays : haïe par les uns comme traîtresse, adulée par une frange non négligeable des Shantytown, respectée secrètement par de plus en plus nombreux blancs, au point qu’Allan ait encore dit hier à Hank ‘’Je serais fier d’avoir une femme pareille ; Tu as une chance de cocu !’’ Comme si c’était encore ma femme, pense-t-il.

Des hontes soudaines lui viennent parfois au cerveau, mais le cœur et l’esprit semblent décidément séparés par une frontière hermétique. Le cœur jaloux, envieux, empli de fiel empoisonné ; l’esprit sûr du combat à mener. Comme si, malgré l’évidence même de l’égalité entre les hommes, et donc l’évidence du combat à mener pour cette reconnaissance, après ce combat, une fois l’égalité enfin reconnue, sa haine pourrait enfin reprendre le dessus : le peuple noir brisé, cette haine est encore inexprimable, l’esprit, inconsciemment, s’en interdit l’expression ; mais si le combat est mené, grâce aussi à ses forces jetées dans la lutte sans aucun contrepoids pour l’atténuer, l’égalité gagnée, alors enfin pourrait la rancœur s’épancher. Mener le combat pour enfin être libre de s’exprimer avec toute sa violence. Leur donner le nom officiel d’homme pour pouvoir leur donner celui d’ennemis.

Ses pas le porte jusque chez le vieux : c’est presque un allié, lui non plus ne voit pas d’un très bon œil l’irruption d’Hanna dans la vie de la communauté ; si la fraternité noire-blanche est prônée avec ceux qui la prônent de l’autre côté, chacun ferrait mieux de rester à sa place ; surtout ne pas bousculer les valeurs. Et puis l’irruption d’une figure messianique ne va pas sans heurts, Hanna est trop adulée. Mais le vieux n’est même pas là. La voisine sourit  à Hank : ‘’Il est avec Hanna et Mandy.’’ Mandy, encore Mandy, toujours Mandy.

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Publié dans NOUVELLES

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