Nouvelle : Si elle est noire (5)
Tous trois dans le grand salon de Hank. Lui assis au piano. Elle, allongée sur le canapé. Mandy debout, contre le mur, puis qui se pose dans fauteuil, lentement, où il ne se sent désormais plus mal à l’aise. Hank a un sourire (le souvenir lui revient de la première fois où il vint, effaré dans cette grande maison luxueuse, à voir le vieux Nelson, le grand-père de ses voisins, lui servir à boire). Mandy s’étend dans le fauteuil, déployant tout son corps ; Hanna s’enfonce sur le grand canapé beige. Sur la table du salon, trois verres et du brandy.
Hank, appuyant ses doigts sur les blanches, commence à faire chanter le piano. Et la longue mélodie commence. Hank parle de lui et de Mandy, de la ville noire qui vit, là-bas, au pied de l’autre colline, des verres de brandy ingurgités, et puis. Et puis, subitement sa main s’attarde aussi sur les noires, change le rythme de la musique, de la grande envolée lyrique, il passe à un chant élégiaque, adressé à Hanna. Il parle de ses tresses à l’africaine, lui dit je t’aime à chaque gamme ; il lui dit sa peur de la perdre, à force qu’elle parte toujours un peu plus par ces morceaux de vie noire, ces tranches de vie qu’il ne pas rejoindre. Il dit aussi la beauté de Mandy, qu’il reconnaît à contre cœur, son profil partagé entre ombre et lumière, son front haut, bombé, la ligne de son nez, fuite pure, comme tracée à l’encre de chine sur le mur blanc, ses lèvres relevées, couleur de mûre ravagée, son menton doux ; il chante aussi la douleur de voir les yeux d’Hanna s’attarder sur les traits réguliers et boisés de Mandy. Il lui dit la souffrance de la voir se noircir, se négrifier, la douleur de voir ses tresses noires l’africaniser, la faire quitter peu à peu le monde qu’il connaît, où il l’a aimé.
Ses larmes de piano l’entraînent à se lâcher, à bruire d’un souffle lourd dans ce soleil d’été. Même Hanna se relève, se retend, émerge des coussins où, à moitié endormie, elle perdait peu à peu les notions du long jour. Elle se relève, inquiète, vient se lover, assise, au pied du tabouret où Hank déploie son cœur. Son corps cherche à l’atteindre, à l’attirer à terre, il glisse et les deux corps se serrent. Elle lui murmure, à moitié consciente du discours qu’il vient de lui tenir, ‘’tu as peur de quoi ?’’. Il ne répond pas, mais presse tant son visage qu’elle sa peur tout à coup, effrayée. Devant le dilemme soudain, elle s’affole. « « Qu’est-ce que tu crains ? Viens, viens, viens avec moi (elle respire, en parallèle, toujours plus fort), serre toi contre moi .’’
Mandy se lève, contourne doucement les amants et s’assoie au piano. Il ne sait pas jouer. Pourtant, il plaque ses doigts forts sur quelques touches, au hasard, mais d’une telle détermination que les deux soudés à terre cessent de s’embrasser, tournent la tête, tentent de se relever. Lui, il dit toute la simplicité, il dit que la vie ne doit cesser ces questions incessantes ; il tente aussi d’approcher leur amour à tous deux, à terre, encore existant malgré la peur panique d’Hank, mais ces quelques sons aigus résonnent comme une grimace. Puis il regarde Hanna dans les yeux, et tentant, sur deux dernières notes cristallines, de lui dire un poème qu’elle aime à entendre, et que Hank tente de lui cacher, lui caressant l’oreille, jouant avec ses cheveux, élargissant ses mains autour de son visage pour qu’elle n’entende pas.
Puis Mandy se lève, et le soleil devient plus fort encore. Il se rassoit, et dans ses yeux, à l’adresse de Hank, ‘’Ne t’inquiète pas. Elle n’est de toute façon pas assez prête’’. Hank rougit, termine un verre, au hasard, sur la table basse. Hanna vient prendre son regard. Mandy éclate de rire ‘’Allons vivre !’’