Poésie : La Marche
La marche
Les soldats sont laids, avec leur peur de ceux qui marchent pour lamour. Ils ont même peur des deux amants qui savancent main dans la main, des deux beaux qui reflètent en rayonnant lamour. Et tous les hommes, et toutes les femmes, et tous ceux qui marchent sans hâte, entends-tu les slogans de justice quils scandent, et les drapeaux, et les bannières étoilées de paix quils font flotter. Face à lamour le vert-gris des soldats, on entend le frémissement des crosses accrochées à des mains qui ne pensent plus que tirer.
Les pas à pas, les mains à mains, les lèvres à lèvres qui chantent à lunisson : « Elle reviendra, elle reviendra, la colombe et sa branche dolivier ! Attend la, elle reviendra, elle reviendra ! ». Tu vois les soldats qui frémissent ; ils ont peur de lamour quils ne comprennent pas « Jetez vos armes aux ronces, et marchez avec nous ! », cri dérisoire quil fallait pourtant essayer. Ils marchent jusquà la barricade de haine. La beauté respire, la haine a peur.
A cinq mètres de lamas de pierre pour empêcher la marche de lhomme, et entraver sa liberté, le premier du cortège continue de marcher. La peur craint pour ses canons. Première balle à tir réel, lhomme a la jambe filant le premier sang de paix. « Arrêtez vos fusils, il est encore temps ! » Par crainte de partir, par crainte de linconnue et de cette noblesse égalité quils ne comprennent pas, les balles se font plus nombreuses.
Alors que tous se cachent derrière les voitures ou dans le recoin des portes dimmeubles, quelques uns continuent pourtant de marcher. Il y a parmi eux les deux beaux amoureux qui risquent leur jeunesse et leur virginité pour un idéal. Les balles ne les arrêtent pas, tu les vois qui continuent à marcher avec un poignée dautres si grands. Parmi tous ceux qui sont encore là, à marcher droits debout, à ne pas écouter les cris dalarme, cachez-vous !, cachez-vous !, il ny queux que le flash des photographes reporters pourtant frappent. Ils sont si beaux, si beaux, quon ne peut deux détacher son regard.
Le sifflement des balles est assassin. Une guêpe de cuivre a frappée lamoureuse à labdomen, elle perd son sang comme on perdrait ses eaux, cest lurgence de lamour, un médecin de paix dit quil ne peut rien faire sans hôpital, et que lhôpital est aux mains des tueurs, des assassins, et que pour la sauver il faudrait un miracle. Les lèvres qui agonisent murmurent à lamant « Je voudrais te connaître avant de men aller .»
Limmaculée mourante perd son sang qui tâche le goudron de son linceul vermeil et on voit le jeune homme qui perd ses vêtements pour les abandonner au goudron mouillé de douleur, tâché de la mort aveugle, pour faire le geste du rituel de lamour. Les regards se détachent, pour laisser saccomplir en pudeur et beauté cet amour fugace profondément premier mais pourtant éternel. Jamais ils nont couché avant, et jamais ils ne recoucheront, et le sang de lamour se mêle au sang de la mort. Sur le macadam, la chemise blanche est ainsi tâché du rouge de la haine et du rouge de la vie.
Les battements du cur recommencent à battre, et la plaie se referme en elle même, les pertes rouges de haine se taisent, restent seules celles de la résurrection. La beauté du geste a sauvée dans ses derniers instants celle qui allait mourir à cause des soldats, qui a ressuscité grâce à un amour beau donné pour un enfant, et de mois en douleur, le voilà qui se crée. Quelque part dans ce ventre qui vient de refermer en lui-même sa plaie, se crée un autre espace, un enfant qui naîtra, celui qui a sauvé sa future mère dune mort certaine, et le père et la mère qui sont venus amants, jeunes et beaux mais sans la gravité de vie et de bonheur à connaître pour que ton fils ne soit jamais soldat, repartent maintenant détenteurs du secret quils ne saliront pas. Ils ont couché pour lamour et la vie, il y aura la naissance et puis la -re-naissance, jamais plus ils ne brûleront en hommage à cet instant de beauté pur et souvenir daimer.