Tant de bêtise fait peur (surtout en attendant 2007...)

Publié le par Vincent Cespedes

Tremblez, mâles d’Occident : les femmes rêvent de vous faire des enfants
dans le dos, de vous persécuter à mort et de vous.. féminiser ! C’est
du moins la théorie paranoïaque du journaliste Eric Zemmour, qui fait le
tour des plateaux télé en criant haro sur le beau sexe Son pamphlet
antiféministe, Le Premier sexe (Denoël, 2006), mérite pourtant d’être
analysé sérieusement, car derrière ce qui pourrait passer pour un
règlement de compte personnel avec bobonne ou maman se dissimule une
opinion que la droite la plus intolérante ne se lasse pas d’applaudir
L’auteur tente d’attribuer au capitalisme le bénéfice de ce qui pourrait
encore rester « viril » à gauche, après l’entreprise de « féminisation »
du socialisme à laquelle il se livre frénétiquement : « Le capitalisme
n’est ni réactionnaire ni conservateur Le capitalisme est
authentiquement révolutionnaire, partant toujours à gauche depuis le
XVIIIe siècle » Un tour de passe-passe qui pousse le culot jusqu’à
attribuer cette noble pensée à Karl Marx : le doctrinaire Zemmour parle
ici à des électeurs indécis, non à un public avisé

Comment parvenir à tant de non-sens et de contrevérités ? Quel lien
existe-t-il entre la question toujours actuelle de l’égalité des sexes
et le capitalisme version 2006, « authentiquement révolutionnaire » et «
partant toujours à gauche », autrement dit revêtu par Zemmour d’un
habillage publicitaire mensonger ? Pour tenter de le comprendre, nous
devrons non pas interpréter les inepties de son essai mais, au
contraire, les prendre au pied de la lettre, stricto sensu

Le complot féministe
Scoop : l’homme occidental n’est plus aujourd’hui envoûté par la femme
tentatrice, mais ramolli par la femme castratrice Zemmour n’invente
rien : il recycle, toujours ; il emprunte Élisabeth Badinter, dans
Fausse route (Odile Jacob, 2003), donnait déjà dans une imposture
similaire : « [Les hommes] éprouvent souvent une désagréable impression
de confusion identitaire face à des femmes qui hésitent de moins en
moins à se comporter comme les hommes de jadis, voire à leur faire la
loi. » Le malaise masculin ne serait dû ni au stress délétère de la vie
en entreprise, ni au conditionnement libéral qui prône la concurrence,
la réussite personnelle et la consommation, mais aux femmes, supposées
perverses et dévirilisantes Le débat autour du sort de l’actrice Marie
Trintignant, frappée à mort par son amoureux en août 2003, avait
provisoirement mit un terme à cette mascarade pour laquelle beaucoup
d’hommes et de médias se montrèrent friands

D’après Zemmour, comment la femme s’y prend-elle pour déviriliser l’homme
? Elle réclame une égalité des droits - la chienne ! Et les homosexuels
seraient ses meilleurs alliés - les traîtres ! Ce grand complot,
l’auteur l’appelle « féminisme », stratagème idéologique d’émasculation
systématique des mâles : « En réduisant les potentialités de désir entre
femmes et hommes, le féminisme faisait un bon travail pour les
homosexuels »
Femmes et homosexuels sont présentés comme les ennemis intérieurs Mais
intérieurs à quoi ? À la société patriarcale - que Zemmour entend
réhabiliter, pour se refaire une virilité, en fantasmant fort sur
l’Islam et sur Bush Junior : « Ces deux modèles répondent déjà à la
demande d’ordre qui transpire par tous les pores de la société
française, minée par trente ans de désordre féminin »

Oui, à la première lecture, on pourrait croire que l’auteur disjoncte En
vérité, il joue un double jeu, il écrit à double voix Il sait que ses
collègues de droite n’y verront que du feu : provocation de potache,
diront les plus critiques Quant aux énervé-e-s de gauche, plus
ils/elles dénonceront la misogynie hallucinée de son livre, plus
gonflera sa maigre aura d’intello subversif - une valeur sûre, dans le
métier de conseiller du Prince Mais le journaliste s’adresse d’abord à
la « France d’en bas », celle qui aime regarder TF1, trouve Nicolas
Sarkozy formidable et Jean-Marie Le Pen plein de bon sens
« La société française, minée par trente ans de désordre féminin » n’est
donc ni une provocation, ni un appel misogyne, mais un message politique
aisément décryptable : la gauche, protectrice et « maternante », doit
être battue en brèche par une droite qui ferait bien de s’inspirer du «
nouveau modèle américain bushiste, viril et néoconservateur ».

Un néoconservateur à la française
Viril car néoconservateur : telle est bien la thèse de Zemmour Celui-ci
entreprend de viriliser subrepticement la droite et de légitimer la loi
du plus fort, ayant troqué sa veste d’observateur politique pour celle -
plus valorisante et lucrative - de communicant Son livre est donc un
faux nez crypto-électoraliste : un objet de propagande antisocialiste à
destination des non-initiés, et déguisé pour cela en pamphlet hystérique
contre la prétendue débandaison occidentale d’origine socialo-féministe
Zemmour surfe sur le machisme ambiant pour fourguer, en contrebande, une
ligne éditoriale moralement conservatrice et économiquement libérale De
fait, il est fasciné par les brutes sans complexe qui frappent d’abord
et négocient ensuite Il définit le pouvoir comme « la capacité au
moment ultime de tuer l’adversaire » ; et, en fin psy d’opérette, il
dénie aux femmes une telle aptitude, car il manque à celles-ci un pénis
pour prendre part aux « combats politiques » où « c’est toujours le
mâle dominant qui finit par l’emporter, le roi de la forêt, le caïman
Celui qui, à force de férocité, révèle la faiblesse de ses rivaux, leur
féminité inconsciente, qui les transforme en maîtresses transies,
quêtant ses faveurs » Une conception digne d’Arnold Schwarzenegger Un
bréviaire pour beaufs, bidasses et marchands d’armes

Discréditer le socialisme en passant par la Femme
Eric Zemmour n’est certes pas le premier à confondre socialisme et
féminité Antonin Artaud prophétisait, il y a soixante ans, « que la
Gauche va retomber sous la Suprématie de la Droite Non pas ici, ou
ailleurs, mais PARTOUT Parce qu’un Cycle du Monde est fini qui était
sous la suprématie de la Femme : Gauche, République, Démocratie » Déjà,
donc, une illusoire « suprématie de la Femme » était proclamée comme
allant politiquement de paire avec la gauche
Zemmour s’est spécialisé dans ce genre de montages, avec un but non pas
poétique, mais stratégique Ainsi, dans un précédent essai - Le Livre
noir de la droite (Grasset, 1998) - la victoire de la gauche en 1981
est-elle interprétée comme une victoire de « nunuches », c’est-à-dire de
femmes et de féministes Cette manœuvre permet d’expliquer la
désaffection de la gauche par les classes populaires en alignant les
énormités : « Par un étonnant renversement historique, les hommes qui
souffrent le plus de cette révolution féminine, les ouvriers, les jeunes
non qualifiés, les chômeurs, tous les exclus de la modernité, tous les
pères sans statut ni reconnaissance se révolteront contre cet ordre
nouveau magnifié par les bien-pensants Ils abandonneront une gauche qui
porte les "droits des femmes" en bandoulière » La fracture sociale,
bien réelle, disparaît donc derrière une guerre des sexes inventée de
toutes pièces ; invention d’autant plus fallacieuse qu’elle victimise
les hommes alors que, de fait, les femmes restent aujourd’hui encore les
plus touchées par la précarité Cette supercherie vise à sexuer la
gauche, à faire croire qu’elle est l’alliée des femmes et des « nunuches
» au détriment des hommes, des vrais Et Le Premier sexe, dernier numéro
de Zemmour, plante le décor de carton-pâte d’une victoire des femmes sur
les hommes afin de décomplexer la droite, le clan de l’autorité -
forcément phallique, d’après l’auteur, qui amalgame comme allant de soi
féminin et faiblesse Truqué de la sorte, le face-à-face sombre dans la
caricature : gauche laxiste, féministe et dramatiquement moderniste
versus droite « adulte », gaulliste et courageusement conservatrice
C’est cette vision binaire que Le Premier sexe espère imposer

Pour y parvenir, notre prestidigitateur s’inspire des divagations
psychanalytiques de Michel Schneider, lequel commettait en 2002 trois
cents pages sacrément réactionnaires (Big Mother, Odile Jacob). « Une
profession qui se féminise est une profession qui se dévalue », affirme
doctement le psy en jouant au journaliste Zemmour, lui, joue au psy de
service : « En se féminisant, les hommes se stérilisent, ils
s’interdisent toute audace, toute innovation, toute transgression On
explique en général la stagnation intellectuelle et économique de
l’Europe par le vieillissement de sa population [...] On ne songe
jamais - ou on n’ose jamais songer - à sa féminisation Les rares hommes
qui veulent conserver la réalité phallique du pouvoir se barricadent
efficacement contre la féminisation de leur profession Ils agissent
comme s’ils étaient des îlots de virilité dans un monde féminisé On les
traite de "machos", ils n’en ont cure » La parité, on l’a compris,
n’est appliquée que par des « nunuches », et les vrais mecs ont raison
de vouloir rester les patrons

Tant qu’on y est, pourquoi ne pas revenir sur un débat vieux de plus de
trente ans, que seule la droite catholique intégriste ravive
régulièrement ? Schneider et Zemmour tombent à nouveau d’accord pour
remettre en question la légitimité du droit à l’avortement Les deux
compères débordent alors d’imagination pour commenter le slogan
féministe « Notre ventre nous appartient ». Schneider verse dans la
science-fiction : « Derrière nombre de revendications d’égalité des
femmes se cache la conquête d’une domination des mères » Zemmour,
fidèle à sa technique argumentative par associations d’idées, glisse
vers l’absurde sans état d’âme : « Les femmes pensaient à leur ventre,
leurs entrailles, leurs enfants Elles voulaient dire : nos enfants nous
appartiennent On a le droit de vie ou de mort sur eux. Comme les hommes
dans la Rome antique » Pour généraliser, très tranquillement : « Depuis
les années 70, dans les sociétés occidentales, les enfants appartiennent
aux femmes »

Schneider et Zemmour - son disciple vulgarisateur - partagent finalement
l’aspiration à un retour au Père, au pouvoir phallique-répressif, à une
politique « couillue » qui cantonnerait à nouveau la femme à son rôle
ancestral d’objet sexuel, de servante et de ménagère D’où la confusion
totale qui ressort de leurs essais, accrue par leur désir de refaire le
monde à partir d’un pitch, d’une idée-force - la Femme (la mère, la
gauche, la solidarité) est un danger pour l’Homme - afin de s’inscrire
dans tous les débats d’avant élection Zemmour, gonflé à bloc, va même
jusqu’à se faire son petit « choc des civilisations », excluant au
passage les homosexuels de la sphère royale de la « masculinité » avec
un argument dont lui seul a le secret : « De part et d’autre des océans
s’affrontent deux férocités : totalitarisme féministe contre tyrannie
masculine Des musulmans jusqu’aux chanteurs de reggae, l’influence
homosexuelle est clairement désignée comme une menace à éradiquer »
Nos deux réacs ont en ligne de mire l’État-providence, qui cajolerait
trop ; les aides apportées aux défavorisés, qui les infantiliseraient ;
le féminisme, qui cancériserait l’organisme social

Leurs analyses des jeunes des cités valent le détour Les « racailles »
chères à Sarkozy sont nettoyées au Schneider : « En nommant
"sauvageons" ceux qu’aucune éducation à la vie en société n’a
civilisés et dont l’expression favorite est justement : "J’ai la
haine", Chevènement a suscité un tollé en disant une évidence : ceux
dont il parle n’ont manifestement pas été socialisés » Pour Zemmour, le
« sauvageon » (dont le père est « dévirilisé par le chômage ») se
révolterait contre un maternage excessif et aurait presque raison de
rejeter la « société française féminisée, qui ne supporte pas la
violence, l’autorité virile, [et qui] les exhorte à entrer dans son doux
giron De s’intégrer » On ne sait plus qui de Sarkozy, Le Pen ou
Philippe de Villiers une telle entourloupe intellectuelle est censée
séduire Sans doute les trois à la fois
Continuant sur sa lancée, le faucon Zemmour s’envole, et plane : « Ils
seront, eux, des hommes, dans cette société de "zessegon" Ils vont
"niquer la France" La France, cette femme, cette "salope", cette
"putain" Eux, les hommes Ils vont brûler, détruire, immoler les
symboles de sa douce protection maternante, les écoles, les transports
en commun, les pompiers Ils vont caillasser les seuls hommes qu’elle
leur envoie pour la défendre : les policiers Ces flics qu’ils
"haïssent" Les seuls qui osent les affronter encore dans un combat
entre hommes Un combat où est en jeu la domination virile Un combat
qui ne peut être qu’à mort » Une mise en scène digne de Gladiator Une
fausse compassion envers les jeunes des cités pour faire passer le
message obsessionnel : Gauche = Femme = « Pédé ». À la protection
sociale, « maternante », s’oppose une répression virile, héroïsée

On comprend donc l’objectif de cette prose sensationnaliste, grand public
et bon marché : remplacer insidieusement la grille de lecture sociale
des conséquences de la précarisation et de l’exclusion par une grille de
lecture sexuelle, émotionnelle, dogmatique et, au final, tressant des
lauriers à Monsieur Sarkozy L’auteur fait d’ailleurs explicitement
l’éloge de ce dernier - qui resterait « viril », même cocufié par sa
Cécilia (dixit Zemmour) - et s’amuse à surnommer le secrétaire du Parti
Socialiste, François Hollande, « Guimauve le Conquérant ».

Gandhi dans les dents
Ce que l’on pourrait prendre pour un happening misogyne à la Michel
Houellebecq se révèle être un programme obscurantiste à forte teneur
électoraliste, visant, à travers une diabolisation brouillonne du
féminisme et des femmes, à décrédibiliser l’ascension de Ségolène Royal,
rivale socialiste de Sarkozy et peut-être future présidente de la
République française Dans la mesure où il confond sciemment virilité et
bestialité afin de viriliser le libéralisme sauvage, traitant de «
démagos » ses contradicteurs, Zemmour cautionne dangereusement le
lepénisme et le machisme dans un pays où la propagande sécuritaire bat
son plein, où l’Assemblée continue de manquer de femmes et où, tous les
quatre jours, une femme meurt sous les coups de son conjoint
« Quel est le personnage qui incarne pour vous la virilité ? » demandait,
excédé, Michel Blanc au zébulon Zemmour Balbutiements, embarras.. Le
questionné hésite à répondre « Napoléon », boucher conforme à ses
élucubrations de grand-papa Alors l’acteur l’envoie dans les cordes : «
Parce que pour moi, l’homme viril par excellence, c’est Gandhi ! »
Direct du gauche L’autre, complètement sonné, ne s’en remettra pas.

Par Vincent Cespedes, Philosophe et romancier, vient de publier deux
ouvrages : un Contre-Dico philosophique (Milan), et un essai,
Mélangeons-nous Enquête sur l’alchimie humaine (Maren Sell).

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Publié dans La colère ordinaire

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