Nouvelle : Farine (2)

Publié le par Futile

J’ai ramassé, une à une, celles que les courants d’air, depuis notre longue absence, avaient fait glisser un peu partout sur le sol, au rez-de-chaussée. Ces carcasses de sacs de farine, je les avais remises, là, je ne sais pas pourquoi, contre le mur, près de la porte, empilées les unes sur les autres, comme je les avais trouvées au premier jour, probablement pour tenter de clore, parenthèse amnésique, ces mois perdus d’immobile absolu, tout à la fois valse sauvage et chute lente dans la cascade miroitante, comme le cheval des steppes qui rue et s’alanguit dans la même heure, pour entretenir son parcours.

Quand j’ai fini, à force de regarder la grande pièce vide, d’observer la moindre trace qu’avait pu provoquer le raclement de la table de bois dur sur le parquet, de repeupler dans ma tête le vide de tous les meubles qui vivaient alors avec nous, par m’écrouler à terre et, la tête entre les mains, par me mettre à pleurer sans vergogne, je me suis senti un peu comme soulagé. Comme si l’on pouvait rattraper la blessure de l’absence par des larmes cachées aux autres hommes, de ces larmes qu’on partage seul avec soi-même, seul dans son lit, seul contre le petit ours de peluche qu’on a jamais pu se résoudre à jeter.

Je n’avais pas plus faim que la veille, mais je me suis forcé à manger un peu de ce fromage sec. J’ai perdu mon regard à travers la fenêtre et mon esprit a dépassé la poussière sur la vitre, au point de transparer toute la vision du paysage nu qui s’étalait, le long puis au bas de le colline. Le ruisseau semblait presque mort. J’ai déclamé, à voix haute et lente, peut-être sépulcrale, des sonnets que j’ai alors senti inutiles et vides sur les yeux, sur les hanches, sur les lèvres ou les silences adorés d’Amandine. Les rimes me semblaient plus laides que les quelques mots qui avaient précipité son départ. Je me suis peut-être promis, à ce moment là, de brûler toutes mes pages avec les alcools qu’il fallait de toutes façons que j’incendie. Des étoiles évaporées se sont alors mise à valser dans ma tête, j’aurais vomi si j’avais été capable d’un tel effort physique. J’ai ressenti dans ma bouche ces instants où nous broyions nos deux vies en une pâte fine, une poussière agnostique qui disait, à sa manière, l’éternité de l’instant. J’y croyais, alors, à cette éternité impossible à lâcher. Peut-être avais-je raison d’ailleurs. Peut-être que cette éternité immobile était valable dans l’instant, n’était valable que dans l’instant, cet instant que nous savions si bien faire passer entre les lignes. La lumière s’enroulait toujours sur ses mèches. Quand j’entendais l’annonce d’un attentat à Tel-Aviv, il fallait que je l’aime à l’instant même, précis, pour éterniser le monde, pour ne perdre la face une fois de plus face à la cruauté du monde.

Après, j’ai pris le balais des deux mains et dans une catharsis ménagère, j’ai effacé pêle-mêle la poussière des jours présents et les pensées subtiles des mauvais jours ; tenter d’effacer, en quelque sorte, d’ôter toute la poussière qui pourrait rappeler le temps immense de l’absence, les toile d’araignée comme la mélancolie déployées en dentelles. En trois heures, la sueur que j’avais découlée de ma frénésie aurait pu, toute entière, laver le bataillon de mes peines, les noyer dans un fleuve acide et vigoureux, bouillonnant presque. Pourtant, il restait malgré tout, malgré toute la propreté du moulin récuré, un arrière-goût de défaite.

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Publié dans NOUVELLES

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