Nouvelle : Elsa - Sa tête était penchée et je n'ai rien su dire
Elsa rentre plus tôt qu’elle n’aurait du, la pluie a écourté la séance centre-ville. Elle pousse la porte, décroche de son corps les attributs de pluie, s’ébroue. La cuisine à cinq pas de là l’appelle. Elle pénètre dans la pièce blanche, se sert une rasade extraite d’une bouteille qu’elle sort du frigidaire. Elle repose le verre, vide, sur la table de bois. ’’Tu es là ?’’ Aucune réponse ; c’est habituel, il est toujours en vadrouille, en répétition, chez Antoine, on le casque sur les oreilles, à l’ordinateur ou dans sa chambre. Le plus souvent à l’ordinateur, mettant en forme des matières premières musicales sur ses logiciels multi-pistes ou elle ne sait trop quoi. ’’Tu bosses sur quel morceaux ? » Elle entrebâille la porte du petit studio fait maison. La lumière est éteinte, la salle vide. Une guitare gît à terre. Elle suppose qu’il doit être encore dehors. ’’Ou alors au pub, je parie.’’ Elle décroche le combiné, tape le numéro d’Antoine. ’’C’est Elsa. Mon frère est avec vous ?’’ ’’Hey, j’espère pas ! Je suis avec…’’ Suis le nom d’une jeune fille, encore une nouvelle qu’Elsa ne connaît pas et qui ne l’intéresse pas plus. ’’Ah. Pardon. Merci.’’ Pas grave, paraît-il. Elle erre, vaguement désœuvrée, le long du couloir, finit au salon, alanguie sur le confort du canapé. Une idée soudaine, elle veut récupérer le livre qu’elle lui a pu prêter hier.
Elle frappe à la porte, pure mesure de précaution, ’’Si tu es là, tu pourrais me rendre La cinquième saison ?’’. Pas de réponse. Elle ouvre.
Elle voulait seulement se confier à son frère.
Il est là, dans sa chambre, endormi. La fenêtre fermée est teintée par la pluie qui ruissèle. Un vague murmure de musique s’épanche, le boîtier d’un concert pirate retombe à terre. Le frère est sur le lit, recroquevillé, dans une étrange position. Rasé de frais, comme chaque jour, il a du se raser à deux heures. Sa main gauche est enfoncée dans la poche ventrale de son sweat vert. La cinquième saison est posée, allongée, sur le carré de bois de la table de chevet. La petite lampe est allumée, auréolant d’un faible halo une moitié de la face du frère allongé, silencieux.
Elle n’a pas pleuré, laissé monter en elle ce long hurlement qui peut pourtant soulager. Elle ne le quitte pas des yeux. Elle se souvient soudain, pensée irrationnelle devant ce tableau macabre, d’une boutique de village dans les Alpes italiennes, rayons des canettes, San Pellegrino à l’orange. Elle cherche un rapport mais en vain, celui-ci s’échappe. Plus un mot. Elle s’enferme peu à peu, à multiples tours de plus en plus violents, dans un silence obscurci. Et, étrangement, au fur et à mesure que son mutisme déploie une fièvre plus profonde, plus noire, il lui semble que la lumière de la chambre se met à exploser, immense tâche blanche au-delà de la mort, de la vie, comme une ultime maladie blanche. Les lignes s’effacent, laissent place à un immense drap de lit immaculé. Elle se penche et s’écroule à terre, à genoux, devant le lit silencieux.
Elle lisse peu à peu le dessus de lit tâché, d’un doigt fin, qui étale la douleur qui la saborde dans un dernier geste absurde. Une flaque de sang, du côté de la tête, a imprégné le lit et posé sur le mur une ombre de la fin. Il respire encore. Le lourd pistolet, tombé à terre, a du trembler sous la main, entre des doigts perdus, et au dernier moment moment dévier sa trajectoire sur un chemin faussé. Les yeux clos, l’âme fermée, il dort. Il dort, enfin du sommeil licencié sans les peurs qui ont du, fantômes dans les nuits, orages dans les jours, l’acculer à tirer avec ce pistolet trouvé… trouvé où ? Les yeux clos, l’âme fermée, il dort. Elsa. Sans comprendre, elle appelle une ambulance blanche. La lourde tâche rouge, déposée comme un arbre dépose ses racines, l’obsède. La nuque pâle, tranchée en deux par une mince ligne de front, goutte de sang écoulée, maintenant coagulée et qui a du glisser, doucement, appelle la main de sa sœur qui la caresse doucement.
Ce qui la frappe le plus, c’est cette impression de sérénité qui déborde de son frère, dans son état de comme-mort. Elle a cherché des yeux, il n’y a aucune lettre. Aucune explication. Il n’a rien voulu dire. Lui qui exprime d’habitude l’urgence est aujourd’hui comme une aube embuée. Elle reste assise là, sa main enveloppant une main pleine de fièvre, sans dire un mot, jusqu’à ce qu’une ambulance hurlante fasse retentir son urgence bleue dans la rue, jusqu’à la porte.