Nouvelle : Si elle est noire (1)
A travers la ramée des oiseaux qui semblent aux yeux, face au soleil, des feuilles d’or, sur la ligne des troncs qui rompent de leurs courbes l’espace dans lequel on se glisse, furtif, sous l’arbre qui pointe l’extrémité de ses branches jusqu’à leurs baisers, des feuilles qui caressent leurs cheveux et leurs fronts, jusqu’à leurs cous. Debouts sur la colline, sous l’arbre, posée contre le tronc, il semble photographier de ses mains sa sculpture liée à la force douce de l’arbre, quand le corps s’extrait de la chair de bois, quand l’arbre enfante le corps. Ici tout est bon pour un sujet de peinture, prêt à éclairer le salon d’une bourgeoisie éclairée, habillée de richesse. Le jeune homme, la jeune fille, eux-même, semblent sortis d’une alvéole de leur caste blanche et coloniale qui peuple précisément ces grands salons. Mais si la caméra tout à coup recule jusqu’à englober dans son champs d’action les maisons qui, de tôle et de bois, peuplent le pourtour immédiat de la colline, avec la négritude virevoltante d’une vie de Shantytown, des hommes, leurs femmes, qui marchent, travaillent, crient, regardent simplement les enfants jouer au jeu des Conquérants (ils sont les soldats du roi Christophe, conquérants d’une Europe ou d’une Amérique, ’’Londres, rends-toi ou je te brûle sans pitié !’’), l’impression est toute autre. D’ailleurs lui, déjà, murmure : ’’On redescend ?’’ Et ils jettent leurs pas sur la terre glissante, sèche, émiettée, du sentier qui conduit le bidonville à l’arbre, l’arbre au bidonville, descendant de l’extase à la vie.
Peut-être, en profitant de ce retour à la vie et aux hommes, peut-on s’attarder à les regarder, eux deux blonds, blancs, au milieu de la ville noire. A part ses traits tracés au pinceau large trace, son visage disposé selon l’axe infini, ses lèvres trop fines à son goût, cheveux plus blonds que sable, abandonnés sur ses yeux couleurs gemme, rien à reprocher à l’œuvre du créateur, de la nature, du hasard, des génétiques, au final peut importe si elle est aussi belle mais qu’un indéfinissable grain de sable dans la machine ronronnante de la beauté trouble parfois l’esthète du dogme plutôt que celui du sens affolé. Plutôt décrire son rayonnement, impossible à penser, comme un bois d’ébène posé sur un mur blanc. Lui aussi, de la même race de visage afrikaans, blond, bleu, rose, fin , pâleur hâlée par le soleil sud-africain. Arrivés au bas de la colline, ils semblent ne pas se perdre, en s’engageant dans une rue où ils savent aller.