Nouvelle : Si elle est noire (3)
Un verre brisé ; puis un deuxième ; la bouteille. Une injure ; tout un chapelet ; une rafale. Hank se calme. Un nouveau verre, versé d’eau ; il l’avale. A nouveau une injure, puis un bruit de verre brisé. La soif, au goulot même de la bouteille. ’’Hanna s’assombrit. Hanna devient noire. Hanna s’éloigne de toi. Hanna se…’’ Le petit démon, mauvais génie de la tête, susurre ces mots aigres, sur le ton compassé de l’insinuation évidente. ‘’Elle a le droit, connard, c’est toi qui l’a amené !’’ ‘’C’est vrai, mais regarde-là ! Elle te quitte… Elle devient noire, vit avec eux… Regarde-là, dans sa tendresse presque maternelle au milieu des militants en muscles… Regarde la, avec Edwards ou Nelson ! Son regard qui s’éveille plus qu’au creux de vos nuits… Sans parler de Mandy…’’ Ce n’est même pas le doute qui s’insinue, c’est cet abandon du connu, cette jalousie abusive. ‘’Merde !’’ Bruit de verre brisé.
Un bruit de pas à travers le grand salon, sur le carrelage frais, régulier. Hank, machinal, se peigne vaguement. Hanna approche. Hank sort et entre dans le salon. A la porte, nez à nez avec elle. Elle recule. ‘’Jamais coiffé !’’ Elle soupire, tente d’égaliser d’un geste maternant les cheveux ahuris. Elle tant adorable, ses cheveux tressés par les mains expertes de Dilha. Il la plaque contre lui, ne regardant même pas. ‘’Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu as l’air étrange, ces derniers temps.’’ Elle le serre, presque le berce. Il se relâche. ‘’Qu’est-ce qu’il y a ?’’ ‘’Rien. Rien, rien.’’ Puis le silence.
Elle fait tinter ses tresses ; au jardin, le bruit de l’herbe qu’on arrose. Elle tente un sourire.
Alors, comme un enfant, il tente d’approcher cette nouveauté, et sur le ton du sourire amusé, attaque ‘’Lourdes tresses ?’’ ‘’Pourquoi ? Tu ne les aimes pas ?’’ Il se retrouve face à une réponse qu’il ne feu pas donner, alors il biaise ‘’Tu es encore plus belle’’. Elle ne comprend que la façade, ne saisit pas tous les reflets cachés derrière le paravent de sa parole, n’aperçoit pas la langue amère qui enveloppe la pensée de Hank, s’exalte des lèvres qui se gonflent au compliment. Elle tente d’embrasser Hank, mais elle ne saisit que son ombre ; ‘’Qu’est-ce qui se passe ? Quoi te tracasses ?’’ Ils ne relèvent même pas l’incorrection de langue, tout à la gravité de la relation. ‘’Si c’est mon père qui s’inquiète de nous voir ensemble, s’il a peur de me voir différer du schéma de la jeune fille tranquille de bonne famille, bonne à jouer du piano, à sourire et à être la mère imperméable à la vie vraie, ce n’est pas grave. Je peux partir. Chez toi. Ou si tu as peur d’avoir plus encore d’ennui, chez Dilha.’’ Hank tressaille. ‘’Je peux le faire, tu sais, j’oserais.’’ Hank encaisse encore un coup de plus dans l’estomac. Chez Dilha, vivre chez elle avec elle, vivre noire, bercée parmi les frères et les amants. ‘’Non, pas ça. Ce sera pas la peine.’’ Le ton un peu trop sec, Hanna surprise lève un regard allumé d’interrogation. ‘’Non, non, rien.’’ ‘’Dis, ça sert à quoi de s’aimer si c’est pour se taire ?’’ il l’embrasse, tente de détourner son regard, qu’elle cesse enfin de le fixer des yeux. ‘’arrête, on ne pourra pas s’en tirer comme ça. Toute la ville commence à raconter notre histoire. Je n’aurais pas du t’y amener, tu peux encore lâcher. Le combat est plus un plan d’homme.’’