Nouvelle : Elsa - La lutte

Publié le par Futile

La lutte

 

 

 

 

 

 

            Elsa saigne, la lèvre écorchée. Chair à vif, âme à vif, rage à vif. Elle a suivi, elle trouvait ça normal. Equitable, juste. Presque malhonnête de ne pas y aller. Et maintenant une rage sourde qui l’envahie, tandis que Marie applique sur sa lèvre un tampon stérile, tente d’effacer les traces de sang. « Laisse ! » Elle se relève de la table de café, venue de la terrasse réquisitionnée. Autour d’elle, on s’agite « On fait quoi maintenant ? » « On reste ! », elle crie. Elsa sort son passeport et arrache la page avec sa photo. Elle s’avance vers une fille noire et lui tend le passeport. « Tiens, c’est moi la sans-papier, maintenant. » Christophe, à côté, se retourne. Il les regarde, hésite un instant, puis éclate de rire. Il sort de son portefeuille un permis de conduire, en arrache la photo, la tend à un garçon visiblement slave. « Thomas, rapplique ! » Thomas avec ses boucles brunes accoure. « Qu’est-ce que… » Et un nouveau permis de conduire mutilé change de main, atterrit entre celle d’un noir. Très vite, une carte d’identité ancienne génération et une carte d’électeur subissent le même destin. Christophe sourie à Elsa, et de sa belle voix qu’il use régulièrement dans des concerts de reggae-métal « Bonne idée, jeune fille ! » Elsa sourie, un peu rougie, le cœur prêt à rompre sur ce blond si charmant, dont les dreads voltigent sans cesse. Christophe ajoute « J’en reviens pas que la police t’ai chargé dessus comme ça ! Chapeau pour le courage ! Mais ils sont trop cons… » Thomas ajoute : « On ferra un morceau sur la violence policière et on l’appellera Elsa… » Au-delà de la boutade, tout le monde sait que le jeune homme nourrit plus qu’un faible pour elle.

            Les premières caméra de télévision arrivent, des journalistes, de photographes se dirigent vers Christophe « Excusez moi, on m’a dit que c’était vous qui dirigiez, vous pourriez nous faire une petite déclaration ? » Il regarde un instant la poignée de journalistes, embarque avec lui Leïla, à qui Elsa a donné le passeport. Elsa a un pincement au cœur. Bien sûr, elle pense. Il choisit la plus belle. Il demande à Elsa d’aller avec le garçon slave, à Thomas, à Candisse et à Caroline, à Orianne, de se répartir les autres journalistes, chaque petit français avec un des sans-papiers concernés. Elsa se sent gênée d’être propulsée porte-parole, glisse à l’oreille de Mikhaïl « C’est toi qui parle. » Mikhaïl sourit et l’embrasse. Elle le regarde, ouvre de grands yeux. « Tu es notre Jeanne d’Arc, non ? » puis « Tu as encore du sang sur le visage. » Il glisse deux doigts pour tenter de lui effacer, n’y arrive pas, abdique ; tous deux sont devant une caméra de TF1. Mikhaïl parle bien, malgré un accent épouvantable. Elsa finit par surenchérir : « Venir faire expulser des élèves en plein milieu des épreuves du BAC, on se demande dans quel monde on vit. On n’est pourtant pas en Irak, sous le coup de la loi du plus fort. D’ailleurs, cette histoire de clandestin ou pas est aberrante. (TF1 risque de couper ici) J’aurais très bien pu naître en Moldavie et lui ici. On quitte pas son pays pour venir pomper l’argent de la France, mais parce qu’il y a des problèmes là-bas. Alors on a donné nos papiers à ceux qui n’en n’avaient pas. (Tout compte fait, TF1 gardera) Maintenant c’est lui l’officiel, moi la sans-papiers ! » Mikhaïl : « On sait très bien que c’est pas la France qui nous rejette et qu’elle est capable de générosité, mais que c’est la faute d’une administration kafkaïenne. » Les vieilles, sur TF1, vont pas comprendre. Le journaliste : « Vous occupez le lycée – pacifiquement – depuis trois jours. La police a chargé ce matin. Qu’est-ce que vous avez à dire contre ça ? » Mikhaïl montre le visage abîmé d’Elsa. Le journaliste remercie et fait remballer la caméra. Les tandems alignent les journalistes les uns après les autres. Mikhaïl semble ravi d’être associé à Elsa. Toutes les caméras viennent filmer son petit visage pour illustrer l’intervention des CRS. Elle se retrouve Marianne malgré elle.

            Un journaliste de l’Humanité demande l’autorisation de rester, « Pour rendre compte de l’effervescence… » On accorde. Un petit groupe lève le poing et se met à brailler l’Internationale. Elsa s’énerve « N’importe quoi, on n’est pas là pour ça ! » « Bien sûr que non mais tout le monde est sur les nerfs, faut décompresser… Toi aussi, d’ailleurs. » Christophe a des sourires affolants. Et Leïla est trop belle, tout simplement, comme une reine d’Ethiopie, un masque d’ébène forte. Christophe semble préférer les arts premiers aux vierges renaissance. Ils se retrouvent au centre d’une petite agitation. Tout le monde veut tout savoir. L’attente, surtout après la charge et le ballet médiatique, n’arrange rien.

            La matinée se finit, pause repas dans une ambiance de kermesse perpétuelle et l’après-midi commence sous l’augure d’un soleil chaleureux ; la plupart se posent et l’accalmie surplane, entre les siestes, les grouillements de guitare ou les parties de cartes. Christophe et Elsa se retrouve seul, les autres de la troupe ont émigré vers d’autres groupes ; Thomas chante et joue du Brassens. « Elle est belle, Leïla… » Christophe sourie « C’est sûr. » Il n’en dit pas plus, mais on sent dans son ton une hésitation qui signifie que ça ne change rien ; que rien ne va plus loin. « On s’exile ? » Christophe propose ça avec un sourire enchanteur ; si les anges ont des dreadlocks, plus de doute qu’il en est un. « On est un peu trop au milieu de tout le monde, là, tu crois pas ? » Elsa ferme les yeux et respire. Sa lève et ramène d’un geste ample sa jupe qui s’évase. « On s’exile ! » Le bras du jeune homme lui effleure la nuque. Elle respire plus vite encore.

 

 

            Elle se souvient le premier instant où il est venu vers elle. « Excusez-moi, les filles, mais y a la police qui s’embrouille avec l’administration. Ils sont venus chercher des élèves sans-papiers pour les extrader du territoire. Faut vraiment faire quelque chose, se mobiliser. On compte sur tout le monde. » « C’est de la folie ! », s’était écrié Pauline. « Mikhaïl doit passer l’option grec cet aprèm ! » « Faites passer l’info. On peut compter sur vous ? on sait pas encore ce que ça va donner, mais si à deux heures ils sont pas repartis, on se réunit tous dans la grande cour et on bloque jusqu’à ce qu’ils partent. Voilà. » Elsa avait dit oui et souri.

            L’après-midi, des policiers en civil, qui ne savaient pas que des fuites avaient eu lieu de l’administration, étaient venus s’installer devant les salles où les élèves irréguliers étaient censés se rendre. Christophe et Thomas, accompagnés de quelques membres de leur bande, avaient refait un tour parmi la masse pour la pousser à s’installer et ne plus bouger. Tous ou presque s’étaient assis dans la cour, et la radio du quartier, informée par on ne sais qui, était venu faire un tour, prendre les premières nouvelles.

             Les flics en civil avaient fini par partir, comprenant qu’ils ne pourraient rien faire, mais leur hiérarchie avait fait paraître dans l’après-midi un communiqué qui avait mis le feu aux poudres, affirmant que les clandestins seraient de toutes façons refoulés, dans un langage qui puait le Super-Ministre de l’Intérieur. L’après-midi de travail avait été annulée, mais Christophe, avant que tous partent, était allé voir ceux qui semblaient les plus indignés, pour venir occuper le lycée pendant la nuit et tout bloquer jusqu’à ce que les cinq élèves soient régularisés. Et il était venu, entre autres, voir le groupe d’Elsa. Dans l’ensemble, les filles avaient promis de venir rejoindre le lendemain matin, mais aucune n’avait l’air très motivée pour dormir au lycée. Seule Elsa avait dit « De Toutes façons je suis seule chez moi, en ce moment. Autant venir et servir à quelque chose. » Le charme du beau garçon blond n’y était probablement pas pour rien. Il lui avait demandé son numéro, pour la contacter et venir la chercher à l’heure où ils se retrouveraient. Elsa avait souri de toutes ses forçes.

            Ils étaient là à camper depuis trois jours, et voilà que Christophe, l’égérie du lycée, Christophe le musicien, le beau gosse, l’engagé et le charme, l’invitait à se retrouver seuls.

 

 

            Ils s’avancent dans le petit jardin du personnel, à l’écart des troupes. S’étendent sur l’herbe. La main forte cherche la main fine. Christophe glisse brusquement sa main sous la jupe. Malgré le combat engagé, ils n’en oublient pas le reste de la vie.

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Publié dans NOUVELLES

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