Nouvelle : Elsa - Les lèvres
Les lèvres
Elsa marche pieds nus dans sa chambre ; elle fait chanter, légèrement, le plancher. Elle sarrête devant la cheminée de marbre, ouvre un carnet rose, lit quelques pages, le cadenasse et lenferme dans un coffret de bois décoré. Et elle se remet en marche. Elle attend, jette un coup dil par la fenêtre, voit les tourterelles dans la cour envahie de plantes vertes, entraperçoit le téléviseur allumé de la concierge. Elle prend un livre sur létagère claire et lentreprend à la première page. Elle entend la lourde porte de limmeuble, en bas, qui se rabat sur le montant, elle tend loreille : monsieur Beaufort se plaint à sa femme, ce boucher exagère, tout de même ! Elsa soupire. Elle murmure « Pauvre Elodie » Des pas dans lescalier ce doivent être les Beauforts.
Pourtant, voilà la sonnette qui résonne. Elsa se précipite comme un jeune animal : « Jy vais, Papa ! » Elle traverse couloir et antichambre, ouvre la porte. « Elo! » Elle a du se glisser derrière les Beauforts, dans lentrée. Son père la accompagné, sourie tristement « Merci beaucoup de laccueillir. Bon, je vous laisse, les filles. » « Au revoir. » Elsa hésite un instant puis se lance et embrasse sur les deux joues le père dElodie. Sa barbe de deux jours lui pique la joue, rêche. Il a des larmes dans les yeux. « Merci. Jai reçu votre petit mot. Tu remercieras tes parents » « Au revoir, Papa. A lundi. » « Au revoir, Monsieur. » Elsa sourie maladroitement une dernière fois, le père repart. Elsa referme la porte et se tourne vers Elodie. « Ca va ? » Elle ne répond pas et baisse les yeux.
Le père dElsa sort de son bureau. « Salut Elodie! Tes par ton père est déjà parti ? » Il se mort la lèvre, a gaffé. « Oui. » Elle baisse toujours le regard. « Bonjour, Monsieur. » Elle sapproche et lui fait la bise. « Je vous ai préparé du poulet et une poêlé. Tu aimes ? » « Oui, beaucoup. Merci beaucoup, Monsieur. »
Elsa : « Tu viens, Roxane » Et elles entrent dans la chambre. Elsa met un disque « Quatre consonne et trois voyelles ». Elodie fredonne la suite. « Il faudra que tu me le grave. » « Bien sûr. ».
La glace renvoie leurs images, deux gamines sur le point de grandir, au tournant de ladolescence, presque prêtes au grand virage, lun dans ses douze ans, lautre à trois mois de ses treize ans. Elsa mince, presque maigre, aux traits fins, trop sérieux, trop loin du rire, des cheveux châtain clair, lisses. Elodie plus petite, dun châtain tirant vers le roux, avec des yeux rieurs abîmés par des larmes récentes, les yeux encore rouges, et des joues rebondies qui ont aujourdhui du mal à se tenir vivantes. Contrairement à Elsa, elle nest pas maigre, ni même mince, mais de la ligne du canon grec. Elsa est belle, mais Elodie attire plus les garçons, au collège, elle est vivante, dhabitude, sportive, dynamique, toujours en rire, en mouvement. Elodie porte la vie, alors quElsa semble porter une fatalité. Elle nattire que les romantiques ou les seuls esthètes.
Les larmes montent soudain aux yeux dElodie. Elsa la prend dans ses bras. Elodie sanglote. Elsa lui murmure des paroles douces, réconfortantes : « Ton père taime, tu sais. Tes tout pour lui, il est très fort. Jose pas imaginer si cétait arrivé à mon père. Il serait déjà probablement fou ou suicidé. ». « Ta ta mère est pas là ? » Elodie tente de ravaler un sanglot. « Non. Elle est allée voir Grand-mère Elle allait pas très bien. Je taime, tu sais. On est toutes là. Marion ma téléphoné pour savoir comment ça allait, si elle pouvait tappeler. Et puis avec les filles on ta préparé un emploi du temps pour les vacances. Et puis Ronan taime. » Elle lui caresse les cheveux. « Je men fous. Ronan cest Je sais pas, cest juste comme ça. Il est mignon, il est gentil, mais Et puis cest quun gamin. Cest pas ma mère. » Elodie sanglote. « Cétait horrible, ce cimetière et puis les petits bouts de terre quon jetait sur le cercueil. » Elsa lembrasse et la serre encore un peu plus fort. « Elsa ! » « Ca va passer, tu sais. Ca tarrive maintenant, au moins ça tarrivera pas plus tard. » Largument est maladroit mais plein de sollicitude.
Le parfum de la cuisine vient tinter jusque dans la chambre. Son père passe la tête à la porte : « A table, les filles ! » « On arrive, pap. Tu viens ? » « Oui, jarrive. »
A table, le père dElsa fait tout pour faire le pitre, lamuseur public. Il réussit à faire sourire Elodie à trois reprises mais elle ne touche presque pas à son assiette. « Il faut manger, jeune fille, surtout pour une sportive ! Sinon tu vas tévanouir à lathlétisme ! » « Jy vais pas mercredi. » Les larmes lui remontent aux yeux. « Oui, bien sûr. Ca nous fait tout bizarre, tu sais on te vois toujours si riante, dhabitude » La minuterie le coupe de son bip-bip stridulent, le dessert est près. Il se lève et sort le gâteau au chocolat du four. « Cest vous qui lavez fait ? » Il a un petit rire. « Non. Je crois bien quil faut remercier Marie. » Elle semble ne pas comprendre. « Marie. Les surgelés » « Ah ! » Elle sourie. Elle mange un peu de son gâteau, à peine. Elsa, qui ne mange déjà pas beaucoup, nen avale presque pas plus. Le père soupire : « Vous voulez me condamner à une indigestion, les filles ? »
Ils débarrassent et remplissent le lave-vaisselle. Le père se prépare un café et allume France Inter. Les filles se retirent dans la chambre. Le téléphone dElsa vibre. « Cest Ronan. » elle lit le texto à voix haute : « Slt. ta d nvlles dElodi? joz pa lapelé rèp stp. Bisou, Ronan. » « Je lui dit quoi ? » « Ce que tu veux. Ca changera rien. Dis lui que jai pas envie quon mappelle. » Elsa répond et sassoie sur le lit.
Elodie tente damorcer une autre conversation, parle de Thibault, interroge. « Non. Il est trop prétentieux. Je laime pas. » Elodie a beau lui dire quil est amoureux delle, quil fait rêver toutes les filles du bahut, cela ne sert à rien dautre quà occuper lesprit. « Non, non, je laime pas. Cest pas parce quil est beau que Ten penses quoi, toi ? » Elodie hésite, « C'est-à-dire que », nose pas, puis se lance : « Moi je laime bien, il est beau, il est intelligent, il est attentionné il serait bien allé avec toi mais Je crois que je préfère que tai personne. En ce moment jai besoin de toi toute entière. » Elsa sourie. « Tinquiètes pas. Il na personne en ce moment. Je préfère rester avec toi. »
Elodie sourie et vient sasseoir à ses côtés, lui passe le bras sur lépaule, tendrement. Elsa se sent un peu mal à laise. Elles restent silencieuses un long instant. Roxane semble apaisée par cette éternité fragile, puis esquisse, tente de parler. Elsa croit quelle va encore ressasser le drame de sa mère et la sert fort contre elle. « Elo » Elodie se sent confortée. Son souffle se trouble. Elle sent ses seins déjà nés pressés contre la poitrine quasi-inexistante dElsa. Son cur saffole, bat la chamade. Elsa sent ce rythme qui semballe et ne comprend pas tout. « Ca ne vas pas ? Tu » Elodie plaque ses lèvres sur les siennes.