Nouvelle : Elsa - Le jardin de quartier

Publié le par Futile

        La survivance de ces jardins éteints. La main penchée vers la motte de terre, les fanes vertes qui enchantent, les pieds qui s’installent dans la terre meuble et agréable aux pas. Elle a délaissé ses chaussures de ville, son haut esthétisant, sa jupe fine et virevoltante. Les bottes de caoutchouc, le vieux jean désossé, le t-shirt gris trop ample, où s’étale le logo à moitié effacé d’une marque de grande distribution et qu’elle avait oublié de rendre à Grégory quand ils se sont quitté. Ce grand t-shirt trop ample qui l’a amené à multiplier les heures de jardinage et de bricolage, de peinture, pour pouvoir porter sur le peau une trace de celui qu’elle regrettait finalement. Ses mains s’attardent, récolter les fruits de la terre, sous la douceur, mince chaleur du temps, qui l’oblige à essuyer de temps à autre la sueur sur son front. Elle a eu le temps de s’habituer à ces outils qui résonnaient au départ comme d’étranges marionnettes malhabiles. Dans ce quartier empli de friches et de squats, de logements insalubres, ce jardin de quartier fait l’effet d’un rire de bonheur en pleine guerre civile.

 

            La main gauche, puis la droite, s’abattent à tour de rôle sur le sol pour retirer les différentes chairs végétales du ventre de la terre : dans le cageot, pêle-mêle, carottes, navets, radis. A l’autre bout du jardin, Monsieur N’Dour qui cultive aussi en silence, ses mains sachant mieux que personne ici délier les fleurs et leurs pétales offertoires. Elle lève un instant les yeux, essuie son front d’un revers de la main, relève sa cambrure et tient sa stature droite. Face à elle, le mur peint par les bonnes volontés du quartiers. Un style mêlant les traditionnelles fresques anarchistes (le vieux Fred, forcément partant pour l’idée d’un jardin collectif) et le tag éclot dans des chemins loin des clichés NTM Sarkozy TF1. Elle déchiffre une fois de plus, au milieu des soleils et des mains multicolores serrées dans une fraternité rayonnante, les phrases indulgentes, dans plusieurs langues, dans plusieurs alphabets. Elle distingue un nouvelle calligraphie qu’elle n’avait pas encore remarquée : elle se rapproche. Les lettres arabes forment un fort beau navire. En dessous, entre parenthèse, la traduction en langue française. ’’le navire dans la tempête attend le flot calme qui arrive’’. Plus haut sur la gauche, les épis de  blé qu’elle a peint. Nulle part nulle trace purement religieuse ou politique. L’espace oral est ouvert, tous les soirs de fête ou d’évènement, au débat, mais le mur est la parole commune de tous ceux qui vivent le jardin. Il ne doit pas être la revendication particulière : il doit être le symbole même du lien commun. Elle se rappelle le nombre d’appartenances à des obédiences politico-syndicales, notamment lors des soirées du jardin, qu’elle a refusé. Si elle hésite toujours à entrer à Attac, elle a du résister avec force au vieux George, le retraité des chemins de fer. Elle esquisse le mince sourire familier à ses lèvres, à ce frais souvenir.

            Après la séparation, Elsa peut enfin s’effacer, s’effacer les doigts dans la terre, effacer la peine, dans cette identité utopique et commune.

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Publié dans NOUVELLES

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