Brel est mort

Brel est mort... Quand un certain chantait '77, putain d'année aux îles Marquises', nous ne pouvions que l'approuver. Et pourtant ! Brel est mort, mais la vie continue... Ce blog vous propose donc, gentes dames et gentils damoiseaux, de profiter de littérature, de peintures, de photo ou de coups de gueule, de ce qui rend notre vie supportable, sommes toutes. Et si tout ça semble très partisan, la réponse serra, comme le disait un sinistre crétin, "si tu ne participes pas à la lutte, tu participes à la défaite". Brel est mort, oui, mais "Brel est mort" n'est pas mort...

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1ER CHAPITRE

Mardi 21 juin 2005 2 21 /06 /2005 00:00

1.

Marseille

 

 

Bec d’aigle se lève de la chaise et arrache ses coudes à la table graisseuse où traînent des reliques de petit déjeuner. Il éteint le gaz, l’eau, l’électricité et enfile une veste. Une fois sur le palier, il sort un lourd trousseau de clés et ferme sa porte à double tour. Après quoi, avec le  parfait sourire d’un imbécile heureux, il appelle l’ascenseur et monte dedans sans un mot. « Rien n’est plus bête et idiot qu’un ascenseur.» Il se répète plusieurs fois cette phrase. En face de lui, une glace renvoie l’image d’un homme gros. De lui-même. Une moustache tout à fait ridicule, comme celle de ces gendarmes ou policiers parisiens de Tardi. « Non, vraiment, rien n’est plus stupide qu’un ascenseur & qu’une glace d’ascenseur. » Et l’ascenseur continue à descendre. Arrivé en bas, l’image de la glace ne peut pas le quitter. Un homme gros. Gras, même. Quasiment chauve. Avec un double menton en prime. Non, à coup sûr, il ne posera jamais nu dans Playboy. Sans regrets. D’ailleurs, son air de morse ne décourage pas Lena de l’aimer. Tout à coups, sa concierge l’agresse, comme, d’ailleurs, à chaque fois qu’elle le voit. « Vous comprenez, un journaliste comme vous, qui disparaît pendant des mois, on peut pas être sûr qu’il nous reviendra vivant, hein ! » Oui, il comprend. Il comprend surtout qu’elle voudrait bien qu’il lui paye quelques mois de loyer à l’avance, avec le pourboire ou les étrennes quelconques habituelles, pour satisfaire sa passion pour le jeu. Elle s’y ruine, et contracte des dettes, qu’elle rembourse avec l’argent de « ses » locataires, qu’elle appelle ainsi bien qu’elle ne possède pas même son appartement du rez-de-chaussée. Pourtant, il ne la payera pas. Il en a assez de cette folle.

Il est dix heures du matin lorsque Bec d’aigle sort et hèle un taxi. Le chauffeur est apathique et son véhicule pue le chien. « Le chien rance » se précise Bec d’aigle intérieurement. La 405 roule dans Paris à tombeau ouvert. Deux fois, elle se fait siffler par un quelconque agent ou représentant des forces de l’ordre, sans que le chauffeur n’en paraisse inquiété. Les pneus crissent, et une vieille dame à tête d’électrice fidèle à Jean Tiberi hurle on ne sait quoi au passage de la voiture en furie. Le cœur de Bec d’aigle est soulevé par la vitesse et l’odeur de chien qui s’attache à la banquette arrière. Contre une poubelle, le taxi s’arrache le rétroviseur droit. Le chauffeur marmonne un mot qui pourrait bien être merde. « Ouvrir la fenêtre, bon dieu, ouvrir la fenêtre ! » Bec d’aigle l’ouvre et respire un peu mieux. L’odeur de chien moisi se mêle (enfin ) à l’odeur de la ville. Odeur d’un marché aux légumes, puis odeur de cuisine chinoise (rouleaux de printemps), avant de finir en odeur de périphérique pollué.

Onze heures et demie. L’aéroport est en vue. Le chauffeur freine brutalement et se retourne dans le même temps. « C’a été rapide, hein ! » L’espoir d’un pourboire traîne dans ses yeux sales. « Sinon, ça fera deux cent francs. » Bec d’aigle les lui paye, sans le moindre franc de pourboire. « Pour l’odeur de chien. Ca lui apprendra à manier un déodorisant. Il sort sans le moindre regard, non plus, pour le chauffeur qui allonge une tête véritablement très déçue. « Allez vous donner un mal de chien pour des clients pareils, tss ! » Mais déjà Bec d’aigle a disparu dans le gigantesque hall jonché de clopes encore allumées. Il avise un vendeur de journaux et se dirige vers lui. « Le Monde & Libé, s.v.p. » « Quatorze francs, voilà-merci. » Un accent du Nord pas possible sort de la bouche du marchand. « On devrait interdire l’accent du Nord », pense Bec d’aigle. Il pose sa personne sur un fauteil de plastique rouge qui orne l’aéroport d’Orly comme des œuvres  ornent les murs du centre du cher et bien-aimé et ôh combien très regretté feu monsieur l’ex-président Georges Pompidou. Il déplie Libé et en regarde les titres. « Lang & l’école moderne » ; « La fièvre aphteuse inquiète Tony Blair » ; « Le T.G.V. Med : un jour. » Il le referme bruyamment. Il le garde pour l’avion. Il ouvre à présent Le Monde et va directement à la page 8. Il parcourt l’article. En dessous de celui-ci, s’étale en lettres grasses le nom du journaliste : Pascal Mattei. Bec d’aigle soupire. « Incapable de laisser un article entier, celui -là. » ( Celui-là, c’est le rédacteur ) Puis il marmonne : « De toute façon, y’en a pas un qui laisse mes articles entiers. […] Je dois être politiquement incorrect. » Cela le fait rire. Ses voisins proches et immédiats se retournent. Il arrête immédiatement sa sonate en rire majeur. Il remarque une jeune fille qui vient de rentrer avec sa valise dans le gras d’une jeune femme obèse. Puis il entend la voix suave et fluette, amplifiée démesurément par les haut-parleurs nasillards : « Les passagers du vol Air France 303 en direction de Marseille sont priés de se rendre dans le hall d’embarquement numéro 17. Je répète, … »Bec d’aigle se lève et obéit à l’injonction de la voix.

 Dans l’avion, tout est propre. « C’est étrange qu’une compagnie si souvent en grève trouve le temps de nettoyer ses avions. » L’hôtesse , c’est la blonde qu’il voit quasiment à chacun de ses voyages. Elle l’aime bien. Tiens, il y a aussi la brune sur qui il avait vomi, au retour d’un reportage en, où était-ce, déjà ? Ha oui, au retour d’un reportage en Birmanie. Quand elle le voit, elle esquisse un haut-le-cœur et recule de quelques pas. Puis, courageuse, elle prend le risque de passer devant lui. Mauvaise idée. Bec d’aigle (alias Pascal Mattei) attend le dernier moment pour lui lancer : « Vous vous souvenez de moi ? » Brusque sursaut de la dame en question. « Oui, non, enfin, heu, si ! »répond-t-elle d’une petite voix étranglée. Pascal se met à rire tout aussi bruyamment, au moins, que tout à l’heure, à l’aéroport. Le repas, dans l’avion, est aussi mauvais que s’il eut voyagé avec British Airways, mais Bec d’aigle se console avec un Perrier orange que lui offre l’hôtesse aux cheveux blonds. Il entame avec sa voisine, une charmante vieille dame qui regagne Marseille, après un séjour admirable chez des neveux parisiens, une conversation sur Jean-Claude Gaudin, et un « en avant Marseille » sort de la bouche de Pascal pour clore cette conversation, car la vieille dame a sommeil. Il déplie pour la seconde fois Libération, et s’entend dire : « Qu’est-ce que Stavi ne me ferait  pas lire! Un journal de gauchiste que j’ai payé avec mon argent. » Il l’ouvre directement à la page  « Culture » et commence à lire l’article. Le titre est éloquent sur l’idiotie du critique. « Stavinski ou le triomphe tranquille du nouvel impressionnisme. » Bec d’aigle se marre. Stavi n’a jamais été capable ni de modestie, ni d’un quelconque talent pictural. La seule et unique toile intéressante de son existence est reléguée au fond d’un placard. Péché de jeunesse, dit Stavi. De deux choses l’une, ou cet article crétinement élogieux a été écrit par un soixante-huitard aveugle (tout le monde, d’ailleurs, sait bien que tous les collaborateurs de Libération sont des soixante-huitards attardés et aveugles, s’pas ?), ou bien, il a été écrit par Stavi lui-même, toujours aussi sûr de son talent artistique. Il est, par ailleurs, vraiment dommage qu’il ait suivi la piste des peintres modernes et si laid car, du temps de sa (pas si lointaine) jeunesse, Stavi écrivait bien. Quelques livres, même, avaient été édités aux éditions André Silvaire. Pascal a fini son article. Il pose Libé dans le sac de sa voisine et s’endort.

 La voix de l’hôtesse brune résonne dans ses oreilles. « Veillez attacher votre ceinture, dans quelques instant, nous allons atterrir à Marseille. » Bec d’aigle obéit, bien que la ceinture lui scie son ventre proéminent. Et l’avion se pose.

 En descendant, il salue l’hôtesse blonde, Sophia (il vient de lire son nom pour la première fois sur la carte plastifiée Air France, cette même carte que pratiquement tous les employés du monde portent accrochée à leur veste, sur le sein gauche). A l’air libre, il fait bon, il fait chaud. Un minuscule vent vient taquiner les cheveux longs des dames. Bec d’aigle va récupérer sa valise et sort de l’aéroport. Il hèle un taxi provençal, un de ces beaux taxis avec un grand 13 sur la plaque d’immatriculation. L’un d’eux le cueille sur ses fauteuils, et Pascal aspire à grandes bouffées l’odeur du petit sachet de lavande.

Vieux port. Deux heures et demie. Le taxi dépose Bec d’aigle au « Ruisseau d’argent ». A la terrasse, Stavi, la grande Lena et Jeff de Bruges l’attendent, les coudes accoudés sur la table ronde du café, en buvant de l’alcool. Lena est la première à l’apercevoir. Elle l’entoure et l’ enlace  de ses grands bras bruns. « Mon Aigle, mon ventru, mon chauve. » Elle l’embrasse. Stavi l’écarte pour serrer  d’un geste viril la main de Pascal. « Au fait, mon vieux Stavinski, ton article dans Libération, que dalle, ça vaut moins que rien. » Stavinski rigole. « Merci », dit-il. Puis c’est à Jeff de lever sa lourde silhouette flamande pour abandonner sa main molle dans celle de Mattei. Lena revient à la charge. « Mon Pascal, mon petit corse, mon Napoléon d’or. Viens, mon amour. » Elle l’assoit et se pose sur ses genoux. « François, Hugo, à boire pour mon Pascal. Il vient d’arriver. Allez, en vitesse. » Puis, à nouveau : « Mon chéri, tu supportes, Paris ? » François apporte un pastis, tandis qu’Hugo se montre dans le cadre de la porte d’entrée du café. « Pascal, de retour ? C’était pas trop le pastis à l’aéroport . La dernière fois qu’ils t’avaient éscougagné avec leur grève, hé ! » Il sourit. Pascal plisse des yeux dans sa direction. Mais déjà François repart vers son comptoir. Lena lui a fait signe de repartir travailler. Elle rembrasse son Bec d’aigle. Jeff demande : « Un reportage en vue ? » Non, Pascal n’en a pas. Ils s’arrêtent tous de parler. Ils savourent le soleil.

Un cri déchire l’espace. « Ma femme. Un taxi. Oh ! A la maternité ! Vite ! »  Lena se tire de sa torpeur pour lui lancer les clés de sa voiture. « Prends-en soin, surtout ! Te fais pas prendre par la flicaille, comme la dernière fois ! » Puis elle susurre à l’oreille de Pascal : « Il est stérile depuis des années, celui-là. Le petit doit être le fils du poissonnier. » Il sourit. Les enfants illégitimes ont ceci de particulier chez Lena, c’est qu’ils sont fils de poissonnier, et non pas d’un vulgaire employé des Postes & co. L’origine de cette expression détournée vient du fait que, du temps où Lena arpentait encore le trottoir, son quartier possédait un poissonnier d’une rare beauté de dieu phocéen, qui, cela va sans dire pour un méditerranéen, profitait largement de cette rare qualité (le quartier, de plus, lui mis à part, ne brillait pas par la beauté de ses habitants mâles). Lena elle-même avait dû avoir quelques fils de poissonnier, bien que cela ne fût pas certain, vu sa situation professionnelle. Pascal sourit.

On entend une voiture démarrer en trombe. Le bébé est en route vers la maternité.

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Mardi 21 juin 2005 2 21 /06 /2005 00:00

J’ai appris à tricoter à Venise, les jours de mauvais temps. Quand il pleuvait, assis derrière la fenêtre, nous buvions du thé et j’apprenais les mailles, les rangs, à faire et à défaire. Le bruit du sucre que je laissais tomber dans la tasse, et la rondelle de citron de Sicile, quand la pluie battait les carreaux, et que le ciel s’enflait brusquement pour ressembler à l’écume d’une vieille peinture japonaise, les trois petites pâtisseries viennoises, que nous faisions venir de chez Höffner, et les écharpes rouges ( je ne voulais démordre de ces écharpes rouges, qui me semblaient alors le summum, le fin du fin, la reine de l’écharpe en tricot, puisque écharpe du poète – je ne sais trop quel âne m’avait mis en tête que Verlaine ne portait que des écharpes rouges – ), immuables écharpes rouges que je ne manquais de tricoter ( et au bout de quelques mois de pratique je parvenais même à des tricots magnifiques, à tel point que mon oncle Alberto, vieil original à la limite de la – douce – folie, avait décidé que je lui en livrerais une, toute pareille, pour ses 70 automnes, mais, désolation et hérésie, de la plus triste couleur qui soit : il la voulait d’un bête, très bête, d’un si bête bleu. Le pauvre ne l’aura jamais vue, étant mort la veille de ce jour funeste. Ma petite écharpe dût finir autour du cou d’un pauvre ( elles me trouvaient charmant, toutes les dames patronnesses de Venise, à tricoter pour leurs pauvres ). Pour en revenir à nos thé, ma phrase précédente n’ayant absolument aucune construction et étant, je l’admets, assez absconse,  ils étaient dans l’ordre des choses. Autant les jours de beau temps ou simplement de temps neutre, m’était-il libre de faire ce que bon me semblait, autant les jours de pluie me paraissait-il évident que je passerais l’après midi à boire ( mon thé ) et à tricoter ( mes écharpes ), maille par maille, dans une application à la limite de la stupidité enfantine, sans autre relâche que celle de mes trois petits gâteaux. Ce n’était bien sûr pas une obligation, c’était une simple raison, une simple voie de fait. Je ne pouvais dignement rien faire d’autre. Au début, lorsque mes camarades voulaient m’entraîner, les jours de pluie, dans nos bruyantes et habituelles virées, je leur tricotais un raisonnement si logique qu’ils n’y comprirent rien et déclarèrent que désormais, les jours de pluie, ils me laisseraient en paix. On ne m’en demanda pas plus, ma famille ayant déjà présenté bon nombre de cas chargés d’une lourde hérédité, ou d’un léger grain de folie, selon les termes et le facteur de compréhension des personnes interrogées sur le sujet, on pardonnait volontiers ces petits caprices sans gravité au petit Arthur, d’autant plus que j’étais beau comme Apollon, et charmant comme un Del Dongo. Nous étions bien, là, ma mère et moi, à évoquer des sujets futiles, le prix des robes chez Taillegaze ( un nom que je trouvais bien trop exagérément français pour être authentique ), la nouvelle secrétaire du Dottore Pietro Lamatura, qui devait par bien plus connaître la douceur des draps de satin du monsieur, que la teneur de ses  dossiers, ou la visite que ma mère avait rendu à la statue de la Madonne-du-Saint-Esprit-des-Pigeons-de-Machin-Chose pour lui rendre grâce du bonheur de m’avoir pour fils, avant de disserter sur mon avenir, qui m’intéressait fort, alors.

Par Pivot - Publié dans : 1ER CHAPITRE
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Mardi 21 juin 2005 2 21 /06 /2005 00:00

Chapitre I

 

 

 

 

 

 

 

 

Un morceau de putain de plombe de gueule de bois, la bouche quelque peu en vrac, je me réveille brutalement. Mon oreille semble  avoir détecté une vague sonnerie de téléphone. Je relève donc ma jolie p’tite figure du burlingue où elle s’était affaissé, et avance une main tragique vers le combiné de bakélite.

«  -      ’lô…

 

-         Sam ?

 

-         Eh…

 

-         C’est Virginia. Viens vite. Il viens de se faire descendre. C’est horrible. Je… Alex m’a dit de t’appeler, qu’il fallait que tu viennes… Mais qu’est-ce que je vais faire, maintenant ?

-         Te calmer, poupée. Qui s’est fait buter ?

-         Peter !

-         T’es où ?

-         Aux entrepôts miniers.

-         Ouais. J’arrive.

 

 

Sur ces aimables paroles, je raccroche. Virginia est la sculpturale et toute fraîche veuve, si j’ai bien tout saisi, de Peter. Si je ne vous fait pas un dessin, c’est qu’elle mérite mieux. Je connais une bonne petite tripotée de mecs qui auraient bien buter Peter uniquement pour prendre sa place au creux du lit. Pour ajouter au prestige de Virgie, comme si son mètre soixante quinze, sa fière poitrine, sa toison blonde roucoulante et son sourire désarmant ne suffisait pas, il faudrait encore rajouter qu’elle ne trompait sa tendre moitié qu’une ou deux fois l’an, quand son officiel se payait un aller retour au pays de ses rêves ( en l’occurrence Las Vegas et ses paradis frelatés ). Peter. Vraiment un brave mec, dans le sens où il me refilait toujours de la tune quand j’étais largué, c’est à dire trois ou quatre fois par semaine. Mon ventre risquait de ne pas trop apprécier sa mort, de même que mon gosier asséché. Je soupirait en songeant que l’avant veille je l’avais remboursé de six ou sept mois de rade emprunteuse. Sûrement pour Virginia de quoi payer la bière. D’ailleurs, à propos de bière, je m’en sort une du frigo, que je décapsule avec les dents. Pouah, tiède. Ces connards m’ont encore coupé le courant pendant la nuit. Faudra que je passe chialer à la Générale Electrique, à la rigueur leur payer deux ou trois mois de retard. J’enfile une veste, la rejette sur le fauteil, il fait trop chaud. Kif-kif pour le galure que je repêche in extremis quand même. Quoi, un chapeau ça vous pose un homme, et ça vous distingue de tous les autres p’tits cons. Je disait : Peter. Un collègue, vaguement, comme moi, privé ou journaleux, selon les saisons ; souvent même les deux à la fois. Un héritage paternel version dix mille dollars. Avec son concenscisme professionnel, ce mec avait trouvé le moyen hallucinant de pas y toucher, exception faite pour moi et deux ou trois autres lourdauds taxeurs de pogne, en faisant cracher au papiers new-yorkais un maximum de thune à chaque article qu’il emballait. Il avait non seulement l’art de l’enquête opiniâtre et borné, l’esprit de rédaction concision et clarté, mais aussi de la plume à revendre. L’ami idéal, moche, doué et plein aux as. Une belle connerie, sa mort. Je jette un dernier coup d’œil à mon bordel ravagé dans la piaule qui me sert de chambre et de bureau de travail, sort de l’appartement et lorgne pour voir si ma déesse de voisine est là. Que dalle. Je descends l’escalier, me prends les pieds dans un journal, sort de l’immeuble et déchiquète la serrure de ma bagnole en y fourrageant la clé. M’installe au volant, fonce à travers la ville, écrasant sans doute au passage quelques chiens, chats ou marmots. Arrivé aux docks, à la vue d’une volée de flicaille publique, avec uniforme et tout et tout, j’arrime mon antique Rosemond 1100 aux mains d’un jeunot héberlué dont la gueule m’est encore inconnue, claque ou plutôt fracasse sauvagement ma portière et me racle la gorge. Ce gars là, probablement une nouvelle recrue.

Alex Tierson, une raclure de flic comme on n’en fait plus, raciste par conviction, républicain seulement par les couilles, avec une moustache à la con, arrive en courant et me triture la pogne. Je lui dégueule un vague salut, appliquant toutes mes cordes vocales à ne pas s’emballer. Il me déballe son speech en direct:

«    -    Ecoute Sam, t’es son collègue. Tu sais sur quoi il bossait ?

N’attendant pas de réponse, il continue.

-         Bon, n’empêche que celui qui lui à fait la peau y tenait vraiment. Il s’est reçu quatre balles en plein coffre.

-         Ouais. Et alors ? T’en déduit quoi ? Que l’assassin est un loutre unijambiste sub-saharienne ?

-         Non. En revanche, de la présence d’une bible baptiste dans sa poche, t’en pense quoi ?

Là, j’éructe et je dégluti à la fois :

-         Tu te fous de ma gueule ? Lui, baptiste ? Tu te fourvoies, jeune homme. Vu le nombre de… choses et d’autres que pas plus tard qu’avant hier…

-         N’est-ce pas ? J’aimerais savoir pourquoi, vraiment bien. Bien entendu, sa femme ne sait rien. Ces gonzesses, de toutes façons, elles sont toujours larguées par rapport à leurs légitimes. Tiens, tu sais que…

Là, je le coupe, royal.

-         Ta gueule. Quel calibre ?

-         Demande au Prof !

-         Heure ?

-         Minuit, deux heures. On sait pas vraiment. C’est un dealer qui l’a chopé là, par hasard, tout à l’heure. C’est un indic à moi, réglo tout ce qu’il y a de net.

-         Ouais. Je vais passer voir Virgie. Consoler la veuve, quoi.

-         Oui, et après l’avoir consolé, n’oublie pas d’essuyer le rouge à lèvre et de toucher à rien en attendant qu’on se pointe, hein ?

-         C’est ça, c’est ça !

-         Tu touches à ses affaires, t’es mort ! Fous pas tes sales pattes dessus ! Laisse nous la primeur !

-         Tu parles à qui ?

 

 

Déjà, je démarre la bagnole après m’y être enfourné sous le regard éberlué du jeune con qui me la gardait. Direction Dolby Street. Je m’arrête devant un joli petit pavillon. Je tiraille la sonnette. Virginia apparaît à la porte. « Entre. » Un joli rideau de larme semble avoir perlé de ses mignons yeux de rose. Reste à savoir si elles sont authentiques ou si elle se les ai joué au compte-goutte. Sa bouche suave est tremblante. « Comment je vais faire ? » Je lui cloue mon doigt sur la bouche et commence à fouiller dans toute la baraque : que dalle dans le salon, la cuisine, la chambre nuptiale et la salle à manger. La chambre d’ami, en revanche, semble plus riche. Un dossier carton et des papelards dactylographiés en pagaille, posés sur un fauteuil affreux. Je fourgue le tout sous mon bras. Je me retourne vers Vir. « Si tu veux passer, chez moi où chez Sarah… » Sarah est officiellement ma secrétaire révoquée, officieusement ma meilleure amie, pour peu que j’en ai une, et un bouche-trou pour les fins de soirée frustrées. Je soupire, lui dépose vaguement mes lèvres sur la joue, admire sa plastique irréprochable à travers son peignoir de soie imitation kimono et me casse. Au bout de la rue, j’apprends que j’ai bien fait de pas trop traîner et de me tailler en douce, car arrive déjà le gros Alex, qui me mate avec ses gros yeux ronds au passage, et me gratifie d’un geste obscène. Je juge plus prudent de passer chez Dave planquer les papelards.

Cette série de conneries flirte avec l’église baptiste : tracts, ouvrages, critiques ou propagandes. Plus quelques réflexions personnelles de Peter sur le sujet. Hé bé, il devait les porter dans son cœur, les chers petits agneaux de Dieu. On voit même une feuille paroissiale, sur Seventh Avenue. Faudra que j’y aille faire un tour. Avant de m’arrêter chez Dave, je passe par le siège local de l’Electrique, histoire de me faire rebrancher le courant, m’engueule avec des pétasses, et repart après leur avoir signé un chèque à moitié blanc. J’aurais de la lumière pour ce soir, au dodo. Je planque mes papelards chez Dave, on se file un rancart le soir même pour aller traîner nos savates dans les bars du centre et refile illico flirter chez moi avec la suite de ma sieste matinale. J’ai juste en tête, appris par cœur, l’adresse de l’église plus haut citée.

Arrivé chez moi, je m’installe, peinard, sur mon bon vieux petit pieux et retombe tranquille dans une douce torpeur chargée de compenser ma nuit défaillante, passée à craquer le fric enfin palpé de mon dernier contrat. Hélas, une pas douce musique du tout m’éveille à nouveau, à onze heure et des poussière. Le commissaire Cerveau débarque chez moi, fracassant la porte au passage, gueulant à la fois à ses hommes de tout bien fouiller et à moi de répondre en vitesse où c’est que j’ai mis les papelards empruntés chez la veuve, éh pauvre con ! Est-ce que je crois que je vais m’en tirer comme ça ? Je me marre en douce, ça doit faire six ou sept fois depuis que le gros Alex est arrivé à la tête du pouvoir théorique que sa flicaille merdeuse ( pensez, des Oklahomais de pure souche ! ) fracasse mon appartement, défonce les placards et me fout à poil comme si de rien n’était. S’il est néanmoins vrai que leur première apparition me fit peur, aujourd’hui, pfuit ! Ils durent chaque fois faire amende honorable, sommés par le juge local, et Alex me rembourser la répa ( comment croyez-vous que ma piaule ai l’air si – relativement – neuve ? ). Cette fois-ci encore, ils en sont pour leurs frais. A moins que la géniale déduction d’aller voir chez Dave ne s’empare de leurs cerveau, je suis peinard pour un bon moment. Je baille, les laisse me foutre à poil, défoncer la déco, renverser mes tiroirs, faire un barouf d’enfer puis se casser bredouille. Je les raccompagne à la porte, nu comme un vers. Ma charmante voisine est là, à zieuter la provenance intrinsèque de tout ce boucan. Elle ouvre des yeux plus ou moins appréciateurs sur ma façon pertinente de me saper. Elle attend que toute cette joyeuse bande de flics se soit éloignée, et me demande :

«    -    Vous avez fait quoi ?

-         Le commissaire Cerveau doit juste être jaloux de ma musculature athlétique, riposté-je en ricanant.

-         Allez, venez vous consolez de votre visite chez moi. »

Il n’en faut pas plus pour me faire entrer dans sa piaule. Un appartement visiblement féminin, avec des espèces de tonnes de tapisseries ou de tissus rouges dans tous les coins. Elle m’invite obligeamment à tout visiter, avec un arrêt particulier dans la chambre à coucher. Le plumard a des ressorts totalement à chess, ce qui n’intervient par ailleurs en rien dans la suite des évènements. Cette petite pause joujou me tient occupé jusqu’à l’instant où une horloge chuintante vomit douze coups. La frangine se propose d’aller me chercher des fringues chez moi ( pas bien loin, direz-vous, en face ), me rhabille de ses douces mains charnelles, et me fait avaler un dernier verre pour la route. « On se revoie ? », susurre-t-elle. Bien sûr qu’on se revoie, poupée jolie ! Pas plus tard que ce soir, si tu veux même. Je lui promet d’être là pour deux heures. Ca me laisse le temps de voir Dave avant, et ça me pose en surhomme suroccupé. Je lui dépose la trace fraîche de mes lèvres sur la bouche et celle de mes doigts sur la main. Je décide d’aller becter en ville, et ferme à clé la porte de mon appart jusque là béante.

Par Marmotton Grognard - Publié dans : 1ER CHAPITRE
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Vendredi 24 juin 2005 5 24 /06 /2005 00:00

1.

Un café nommé désir

 

 

 

        Ange-Marie se lève, attrape un gobelet de plastique et le fourre dans la machine à café. Le grand silence est à peine troublé par le vrrrrrrôap du café en gestation. …

 

-          O.K. Bec, la belle province de Marseille s’englue dans les tourments du proxénétisme polonais, et les journaleux inspirés de la capitale désirent ardemment en faire un gros titre pour leurs papelards, mais le flicounet Ange-M. ici-présent ne va pas s’em… à monter un flag pour ta belle gueule de gras parisiens! On a trop de boulot, ici, qu’est-c’tu veux qu’je fasse! Tu désire du café ?

-          Non…

-          …

-          C’est pas un café nommé désir que je venais chercher ici, mais…

-          Non ! Hors de question.

-          J’espérais…pff…Je pensais avoir des amis ici…

-          Ah, non ! Le journaleux ne va pas me faire la touche mélodramatique du violon tzigane ?

-          Mais enfin…Mon papier, je l’ai promis, à Paris !

-          La vie est dure et c’est bien triste mais c’est la même pour tout le monde !

-          Le café déborde…

-          Je m’en fous…La machine est détraquée, comme ta gueule, d’ailleurs…

 

Le café tombe comme les bras des morts de la lèpre s’amenuisent et le feu détruira les souffrances humaines et c’est même pas de la poésie.

 

-          …

-          Bon, écoute, si jamais j’ai la moindre information qui puisse t’intéresser, je t’appelle, d’accord ? Mais, j’ai bien peur de ne rien pouvoir faire. Y paraîtrait que le consul de Russie y soit impliqué…

-          Merci quand même.

-          A part ça, les femmes ?

-          Toujours Lena.

-          Le boulot ?

-          Ahem…

-          Oui, c’est vrai…

-          La santé ?

-          Diabète léger, paraît-il.

-          Bon.

-          Au revoir, et merci encore…

-          De rien Bec…

 

 

            A présent, Bec sort son fessier obèse de l’étique chaise de plastique orange fonctionnarisée et avance une main poilue vers la main épilée d’Ange. Bon, bè à la prochaine, s’entend-t-il dire. Le couloir de la police pétille de joie et de gaieté : une femme au visage ravagé par le vitriol fait face à un jeune banlieusard à l’œil crevé. Dans l’escalier, une longue flèche de sang frais le conduit jusqu’au parking, passant par une porte de verre brisé. Bec entre dans l’automobile et manque d’écraser trois fonctionnaires fumant une clope. Bec roule. A sa gauche, du béton. A sa droite, du béton. Derrière, du béton. Devant, du béton. Un grand mur gris sale a surgit pendant le rêve citadin et éveillé de Bec. Blam, un carton ! Ambulance. Hôpital. Réanimation. Etcetera…

 

 

A  little. A little few. Bec d’Aigle est légèrement brumeux. « Bonjour mon Becounet chéri ». Pascal Mattei – alias Bec d’Aigle – essaie de rassembler quelque peu ses souvenirs. « Je connaît cette voix ! » Un peu que tu la connaît ! C’est Lena, ta chère et tendre. Toi, tu es un journaleux bonapartiste (ça existe encore, oui), qui vit entre Paris et Marseille, cong. Tu t’es gentiment scratché contre un mur, et…

 

-         Lena !

-         Bec !

-         Que ?

-         Ca va mieux, depuis ton accident ?

-         Accident ?…Ah, oui. Oui, oui, oui. Bien sûr.

-         Mon pauvre amour, mon aiglounet !

-         Je ne suis pas chambre 17, j’espère ?

-         Mais non, mais superstitiounet ! Chambre 33.

-         …

-         Je t’ai apporté des fleurs…

-         …

-         Et des pralines…

-         Où ça ? Donne-moi en une !

-         Tu t’étonne d’être gros…

-         Hé, j’ai faim, moi !

-         Mon gras-du-bidounet…

-         Arrête-toi ! Je ne suis pas ton…

-         ( bisou) A demain, mon amour, même heure.

-         (bye bye Lena)

 

Un morceau de gueule de plomb envahi Bec. Résidus de la quadruple anesthésie générale pour la quadruple opération de réparation muscularo-fractuaire. A droite, un bouquet de lys superbe dans un vase type fonctionnariso-hospitier. Kitsch d’état, en quelque sorte. Comment marier un verre pâteux couleur rose fushia chiotte avec la grâce d’un récipient inspiré d’un buffet bas-breton issu de l’architecture pré-néolithique. De l’art brut. Mais alors là, vraiment brut de chez brut, quoi. Méchamment. A gauche, le paysage est nettement plus superbement souriant. De l'art slavo-blond. 20-25 ans. Taille fine. Sourire désarment. « bonjour ! » « blonjjourrrrrr » Les délices de l’accent nord slavique. Presque aussi féminin que la musique concrète ressemble à du Chopin. « Vous vous appelez comment ? Moi, c’est Be…euh, Pascal Mattei… » « Nà slovçskÿ. » Plait-il pardon ? « Are you Russian ?» Dur effort de concentration blonde. «Euh, aï…am...polonisch !  Can you pliz euh… Me dangerous zat… » La conversation n’est pas gagné. A moins de courir acheter l’Assimil : « Le Polonais en 3 jours et demie, 2 heures et 15 minutes trente », ce qui dans l’état actuel des choses relèverait de l’ordre du miracle, avec les deux jambes cassées et les  trois bras dans le plâtre de Bec d’Aigle. Une accorte infirmière arrive enfin. Passant outre son décolleté généreux et sa minijupe fendue, et par ailleurs cachée par sa blouse longue, Pascalounet Mattei parvient lui déclarer : « J’ai faim » « Il est 4 heures de l’après-midi, monsieur. » « Je m’en fous, j’ai faim » « Vous avez vos pralines, pour attendre le dîner, monsieur. » « (ton féroce) Non ! Ca suffit pas. Ca c’est un désert ! J’ai faim ! » « Bon, je vais aller voir ce que je peux pour vous, monsieur. » « Bon ! » Après les hôtesses de l’air, voilà Bec décidé à tyranniser les infirmières. Pauvres femmes ! Et Bec s’endort avec un sourire heureux, tandis que la jeune bonne femme ne va pas lui chercher à manger.

Qu’est-ce qu’on peut être con de s’endormir comme ça , parfois ! A son réveil, Bec se retourne vers sa mannequine particulière et ne vois rien. Il referme les yeux, les rouvre. Rien de rien. Et mer… !
Par Pivot - Publié dans : 1ER CHAPITRE
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