1.
Marseille
Bec daigle se lève de la chaise et arrache ses coudes à la table graisseuse où traînent des reliques de petit déjeuner. Il éteint le gaz, leau, lélectricité et enfile une veste. Une fois sur le palier, il sort un lourd trousseau de clés et ferme sa porte à double tour. Après quoi, avec le parfait sourire dun imbécile heureux, il appelle lascenseur et monte dedans sans un mot. « Rien nest plus bête et idiot quun ascenseur.» Il se répète plusieurs fois cette phrase. En face de lui, une glace renvoie limage dun homme gros. De lui-même. Une moustache tout à fait ridicule, comme celle de ces gendarmes ou policiers parisiens de Tardi. « Non, vraiment, rien nest plus stupide quun ascenseur & quune glace dascenseur. » Et lascenseur continue à descendre. Arrivé en bas, limage de la glace ne peut pas le quitter. Un homme gros. Gras, même. Quasiment chauve. Avec un double menton en prime. Non, à coup sûr, il ne posera jamais nu dans Playboy. Sans regrets. Dailleurs, son air de morse ne décourage pas Lena de laimer. Tout à coups, sa concierge lagresse, comme, dailleurs, à chaque fois quelle le voit. « Vous comprenez, un journaliste comme vous, qui disparaît pendant des mois, on peut pas être sûr quil nous reviendra vivant, hein ! » Oui, il comprend. Il comprend surtout quelle voudrait bien quil lui paye quelques mois de loyer à lavance, avec le pourboire ou les étrennes quelconques habituelles, pour satisfaire sa passion pour le jeu. Elle sy ruine, et contracte des dettes, quelle rembourse avec largent de « ses » locataires, quelle appelle ainsi bien quelle ne possède pas même son appartement du rez-de-chaussée. Pourtant, il ne la payera pas. Il en a assez de cette folle.
Il est dix heures du matin lorsque Bec daigle sort et hèle un taxi. Le chauffeur est apathique et son véhicule pue le chien. « Le chien rance » se précise Bec daigle intérieurement. La 405 roule dans Paris à tombeau ouvert. Deux fois, elle se fait siffler par un quelconque agent ou représentant des forces de lordre, sans que le chauffeur nen paraisse inquiété. Les pneus crissent, et une vieille dame à tête délectrice fidèle à Jean Tiberi hurle on ne sait quoi au passage de la voiture en furie. Le cur de Bec daigle est soulevé par la vitesse et lodeur de chien qui sattache à la banquette arrière. Contre une poubelle, le taxi sarrache le rétroviseur droit. Le chauffeur marmonne un mot qui pourrait bien être merde. « Ouvrir la fenêtre, bon dieu, ouvrir la fenêtre ! » Bec daigle louvre et respire un peu mieux. Lodeur de chien moisi se mêle (enfin ) à lodeur de la ville. Odeur dun marché aux légumes, puis odeur de cuisine chinoise (rouleaux de printemps), avant de finir en odeur de périphérique pollué.
Onze heures et demie. Laéroport est en vue. Le chauffeur freine brutalement et se retourne dans le même temps. « Ca été rapide, hein ! » Lespoir dun pourboire traîne dans ses yeux sales. « Sinon, ça fera deux cent francs. » Bec daigle les lui paye, sans le moindre franc de pourboire. « Pour lodeur de chien. Ca lui apprendra à manier un déodorisant. Il sort sans le moindre regard, non plus, pour le chauffeur qui allonge une tête véritablement très déçue. « Allez vous donner un mal de chien pour des clients pareils, tss ! » Mais déjà Bec daigle a disparu dans le gigantesque hall jonché de clopes encore allumées. Il avise un vendeur de journaux et se dirige vers lui. « Le Monde & Libé, s.v.p. » « Quatorze francs, voilà-merci. » Un accent du Nord pas possible sort de la bouche du marchand. « On devrait interdire laccent du Nord », pense Bec daigle. Il pose sa personne sur un fauteil de plastique rouge qui orne laéroport dOrly comme des uvres ornent les murs du centre du cher et bien-aimé et ôh combien très regretté feu monsieur lex-président Georges Pompidou. Il déplie Libé et en regarde les titres. « Lang & lécole moderne » ; « La fièvre aphteuse inquiète Tony Blair » ; « Le T.G.V. Med : un jour. » Il le referme bruyamment. Il le garde pour lavion. Il ouvre à présent Le Monde et va directement à la page 8. Il parcourt larticle. En dessous de celui-ci, sétale en lettres grasses le nom du journaliste : Pascal Mattei. Bec daigle soupire. « Incapable de laisser un article entier, celui -là. » ( Celui-là, cest le rédacteur ) Puis il marmonne : « De toute façon, yen a pas un qui laisse mes articles entiers. [ ] Je dois être politiquement incorrect. » Cela le fait rire. Ses voisins proches et immédiats se retournent. Il arrête immédiatement sa sonate en rire majeur. Il remarque une jeune fille qui vient de rentrer avec sa valise dans le gras dune jeune femme obèse. Puis il entend la voix suave et fluette, amplifiée démesurément par les haut-parleurs nasillards : « Les passagers du vol Air France 303 en direction de Marseille sont priés de se rendre dans le hall dembarquement numéro 17. Je répète, »Bec daigle se lève et obéit à linjonction de la voix.
Dans lavion, tout est propre. « Cest étrange quune compagnie si souvent en grève trouve le temps de nettoyer ses avions. » Lhôtesse , cest la blonde quil voit quasiment à chacun de ses voyages. Elle laime bien. Tiens, il y a aussi la brune sur qui il avait vomi, au retour dun reportage en, où était-ce, déjà ? Ha oui, au retour dun reportage en Birmanie. Quand elle le voit, elle esquisse un haut-le-cur et recule de quelques pas. Puis, courageuse, elle prend le risque de passer devant lui. Mauvaise idée. Bec daigle (alias Pascal Mattei) attend le dernier moment pour lui lancer : « Vous vous souvenez de moi ? » Brusque sursaut de la dame en question. « Oui, non, enfin, heu, si ! »répond-t-elle dune petite voix étranglée. Pascal se met à rire tout aussi bruyamment, au moins, que tout à lheure, à laéroport. Le repas, dans lavion, est aussi mauvais que sil eut voyagé avec British Airways, mais Bec daigle se console avec un Perrier orange que lui offre lhôtesse aux cheveux blonds. Il entame avec sa voisine, une charmante vieille dame qui regagne Marseille, après un séjour admirable chez des neveux parisiens, une conversation sur Jean-Claude Gaudin, et un « en avant Marseille » sort de la bouche de Pascal pour clore cette conversation, car la vieille dame a sommeil. Il déplie pour la seconde fois Libération, et sentend dire : « Quest-ce que Stavi ne me ferait pas lire! Un journal de gauchiste que jai payé avec mon argent. » Il louvre directement à la page « Culture » et commence à lire larticle. Le titre est éloquent sur lidiotie du critique. « Stavinski ou le triomphe tranquille du nouvel impressionnisme. » Bec daigle se marre. Stavi na jamais été capable ni de modestie, ni dun quelconque talent pictural. La seule et unique toile intéressante de son existence est reléguée au fond dun placard. Péché de jeunesse, dit Stavi. De deux choses lune, ou cet article crétinement élogieux a été écrit par un soixante-huitard aveugle (tout le monde, dailleurs, sait bien que tous les collaborateurs de Libération sont des soixante-huitards attardés et aveugles, spas ?), ou bien, il a été écrit par Stavi lui-même, toujours aussi sûr de son talent artistique. Il est, par ailleurs, vraiment dommage quil ait suivi la piste des peintres modernes et si laid car, du temps de sa (pas si lointaine) jeunesse, Stavi écrivait bien. Quelques livres, même, avaient été édités aux éditions André Silvaire. Pascal a fini son article. Il pose Libé dans le sac de sa voisine et sendort.
La voix de lhôtesse brune résonne dans ses oreilles. « Veillez attacher votre ceinture, dans quelques instant, nous allons atterrir à Marseille. » Bec daigle obéit, bien que la ceinture lui scie son ventre proéminent. Et lavion se pose.
En descendant, il salue lhôtesse blonde, Sophia (il vient de lire son nom pour la première fois sur la carte plastifiée Air France, cette même carte que pratiquement tous les employés du monde portent accrochée à leur veste, sur le sein gauche). A lair libre, il fait bon, il fait chaud. Un minuscule vent vient taquiner les cheveux longs des dames. Bec daigle va récupérer sa valise et sort de laéroport. Il hèle un taxi provençal, un de ces beaux taxis avec un grand 13 sur la plaque dimmatriculation. Lun deux le cueille sur ses fauteuils, et Pascal aspire à grandes bouffées lodeur du petit sachet de lavande.
Vieux port. Deux heures et demie. Le taxi dépose Bec daigle au « Ruisseau dargent ». A la terrasse, Stavi, la grande Lena et Jeff de Bruges lattendent, les coudes accoudés sur la table ronde du café, en buvant de lalcool. Lena est la première à lapercevoir. Elle lentoure et l enlace de ses grands bras bruns. « Mon Aigle, mon ventru, mon chauve. » Elle lembrasse. Stavi lécarte pour serrer dun geste viril la main de Pascal. « Au fait, mon vieux Stavinski, ton article dans Libération, que dalle, ça vaut moins que rien. » Stavinski rigole. « Merci », dit-il. Puis cest à Jeff de lever sa lourde silhouette flamande pour abandonner sa main molle dans celle de Mattei. Lena revient à la charge. « Mon Pascal, mon petit corse, mon Napoléon dor. Viens, mon amour. » Elle lassoit et se pose sur ses genoux. « François, Hugo, à boire pour mon Pascal. Il vient darriver. Allez, en vitesse. » Puis, à nouveau : « Mon chéri, tu supportes, Paris ? » François apporte un pastis, tandis quHugo se montre dans le cadre de la porte dentrée du café. « Pascal, de retour ? Cétait pas trop le pastis à laéroport . La dernière fois quils tavaient éscougagné avec leur grève, hé ! » Il sourit. Pascal plisse des yeux dans sa direction. Mais déjà François repart vers son comptoir. Lena lui a fait signe de repartir travailler. Elle rembrasse son Bec daigle. Jeff demande : « Un reportage en vue ? » Non, Pascal nen a pas. Ils sarrêtent tous de parler. Ils savourent le soleil.
Un cri déchire lespace. « Ma femme. Un taxi. Oh ! A la maternité ! Vite ! » Lena se tire de sa torpeur pour lui lancer les clés de sa voiture. « Prends-en soin, surtout ! Te fais pas prendre par la flicaille, comme la dernière fois ! » Puis elle susurre à loreille de Pascal : « Il est stérile depuis des années, celui-là. Le petit doit être le fils du poissonnier. » Il sourit. Les enfants illégitimes ont ceci de particulier chez Lena, cest quils sont fils de poissonnier, et non pas dun vulgaire employé des Postes & co. Lorigine de cette expression détournée vient du fait que, du temps où Lena arpentait encore le trottoir, son quartier possédait un poissonnier dune rare beauté de dieu phocéen, qui, cela va sans dire pour un méditerranéen, profitait largement de cette rare qualité (le quartier, de plus, lui mis à part, ne brillait pas par la beauté de ses habitants mâles). Lena elle-même avait dû avoir quelques fils de poissonnier, bien que cela ne fût pas certain, vu sa situation professionnelle. Pascal sourit.
On entend une voiture démarrer en trombe. Le bébé est en route vers la maternité.


ils en ont dit...