Acte III
S1
[ durant toute la première scène, on entendra des Hey ! Ho ! réguliers]
Hélène : Je vous tuerai…
Médiopikos : Encore ? Oh, par ma foi, c’est une véritable manie, dans ce pays ! Quelle sueur ! Et pourquoi donc, mademoiselle ?
Hélène : Vous avez tué mon père…
Médiopikos : Encore ! Non ! Je n’ai pas tué Papa, petite demoiselle Sagos… Il s’est tué lui-même. C’est lui qui a donné l’ordre de tirer, pas moi.
Hélène : C’est pareil, vous avez tué mon père, et vous vous allez tuer mon…
Médiopikos : Votre ?
Hélène : Le mien. Le mien, le plus profond, le seul qui me connaîtra jamais. Si je dois m’offrir comme une fleur, ce sera lui la main qui délicatement ouvrira les pétales. Comme un vieux jardinier qui découvre la rose, comme un enfant dans le charme d’un fleuve qui s’écoule. Moi je serai la plaine et lui sera l’eau vive, moi le ciel et lui la montagne, lui l’avion qui découvre un nouveau paysage où il se posera. C’est lui qui va mourir, et vous qui le sauverez…
Médiopikos : Je ne peux pas ! Il a blasphémé !
Hélène : C’est vous qui le sauverez, si vous êtes un héros, si vous être bon…
Médiopikos : Si je suis bon ? Mais je suis bon !
Hélène : C’est vrai ?
Médiopikos : Oui, mais…pas dans votre sens. Bien sûr… vous êtes embêtante. Je suis bon dans un sens, pas dans l’autre, pas dans le vôtre, mais dans le mien. Vous comprenez, c’est difficile ! La bonté n’est pas…omni…omni… omnipotente !
Hélène : la vôtre serait plutôt impotente !
Médiopikos : non, car, voyez vous,…
Hélène : taisez vous, il n’y a rien à dire ; sauvez-le, ou je vous tue !
Médiopikos : ne dites pas de sottises ! C’est ridicule ! Comment voulez-vous me tuer ? Vous ne savez même pas vous servir d’un couteau de cuisine! Et puis ne mettez pas de sang sur vos mains de jeune fille, ce serait si…
Hélène [marchant comme un fauve en cage] : Si ?
Médiopikos : vous êtes si belle à aimer ce garçon qui va mourir. J’en ai vu des fiancées de condamnés à mort, celles qui crachaient, celles qui griffaient, celles qui voulaient coucher dans le coin du bureau pour sauver la peau de celui qu’elles aimaient ! Et pourtant, avec une certitude qu’elles n’ont besoin de rien bouger, que je sauverai leur garçon ou bien qu’il s’enfuira tout seul, et qui viennent m’éructer leur dégoût à la face, à aimer et si sûre, je n’ai que rarement vu comme vous !
Hélène : et vous croyez que je vais m’offrir à vous comme pour le sauver ? Mais vous êtes fou, pauvre homme ! Vous me voulez, c’est ça ? Vous êtes une femelle, passez entre mes jambes ? Jamais !
Médiopikos : non, je ne voudrais pas. Je ne pourrais pas. Avoir entre les bras une femme qui ne passe à vous que pour l’amour d’un autre, qui tente de partir tout en sachant rester, qui voudrait vous vomir quand vous l’aimez si fort que vos veines en éclatent ! Je ne pourrais pas, par respect pour la femme…
Hélène : on dirait, on dirait presque que vous êtes un homme !
Médiopikos : vous croyiez quoi ? Que je n’étais qu’un soldat, et violeur par dessus le marché, bien-entendu ? Je ne suis pas officier de métier ! Je ne suis pas soldat, moi, mes épaulettes, mes médailles ne veulent rien dire. J’essaie juste correctement de travailler, mais je respecte, moi !
Hélène : les bohémiens, vous les respectez, peut être ? Et mon père ? Panamore ?
[entre Panamore, comme un fou, sans voir personne. Il court au balcon, et hurle]
Panamore : Ils ne me tueront pas, tu entends, Athènes, ils ne me tueront pas ! Dites à Hélène, dites à nos frères ! [il enfonce un revolver dans sa bouche, tire, tombe, meurt]
Hélène, long cri de douleur, puis : vous faites l’air d’être un homme, l’air de comprendre, vous dites, mais si étiez vrai, vous auriez couru, arraché cette arme et empêché le beau, le si beau Panamore de mourir, de mourir ! DE MOURIR !
Médiopikos : mais vous ne comprenez donc pas ; si je l’avais empêché, il passait en peloton d’exécution, sur la place publique, devant le peuple niais qui baverait de haine, contre moi, contre nous, contre lui, de s’être laissé prendre ! C’est moi qui risque tout, de l’avoir laissé faire ! Ma place, ma vie, que sais-je ? Je partirai peut-être par le prochain train gris, vers le pays d’où l’on ne revient jamais ! Quelle sueur, mes enfants, quelle sueur !
[elle lui crache au visage et s’enfuit]
S2
[le soldat n’a plus de masque, toute la scène tremble]
le soldat : chef, chef, tout s’écroule !
Médiopikos : je le vois bien ! Que se passe-t-il ?
Le soldat : je ne sais pas, chef ! Doit-on arrêter de crier ?
Médiopikos : si vous voulez, bien sûr ! Un séisme, un ouragan ? Demandez aux savants, appelez les prophètes ! Qui devons nous sacr…oh merde ! Appelez les dieux !
Le soldat sort en courant, revient : Impossible, chef, la centrale téléphonique s’est effondrée !
Médiopikos : envoyez un messager à Sparte ! Demandez les ordres à Itlérios ! [le soldat sort, entre un dieu] ô ! Un dieu ! Mais qu’est-ce que vous faites là ?
Le dieu : ce n’était pas la peine de l’envoyer, il ne passera pas. Il ne reviendra pas. Il va mourir. Sparte n’existe plus. Bientôt, plus rien n’existera. Plus rien, sauf…
Médiopikos : Sauf ?
Le dieu : vous suez…
Médiopikos : sauf quoi ?
Le dieu : vous suez…
Médiopikos : sauf quoi ?!
Le dieu : dites moi mon nom, avant…
Médiopikos : mais je n’en sais rien, moi ! Ca fait longtemps que ça ne m’intéresse plus, la vie privée des dieux et toute cette mythologie fantasque ! La seule chose que je sais, c’est que Zeus ne sera jamais aussi grand qu’Itlérios, qu’Athéna sous le joug plie la tête devant lui, nous, et que…
Le dieu : et que ?
Médiopikos : qui est le dieu du soleil, déjà ?
Le dieu : c’est bien là le problème ! Sparte s’est cru maître du monde, et elle a cru pouvoir en oublier ses dieux ! Mon nom, il est normal que tu ne le connaisses pas, je suis un petit dieu sans guère d’importance, oublié de tous les hommes, sauf peut-être de quelques vieilles prophétesses, dans la montagne, mais Apollon, Apollon ! Je suis un petit dieu que personne ne connaît, c’est peut être pour ça, d’ailleurs, que l’on m’a confié cette tâche, parce que j’ai une soif de revanche, pour vous punir d’avoir osé ! Oublier les dieux, oublier les dieux ! Tu ne crois pas ?
Médiopikos : nous allons tous mourir ?
Le dieu : oui.
Médiopikos : alors sauve Hélène, au moins ! Elle ne la mérite pas, ta fin du monde !
Le dieu : tu ne crois pas, en chemin, que l’on me l’a mille fois demandé, hurlé, crié, menacé, supplié, de sauver un frère, un fils, un époux, une femme ? Qu’on m’a accroché par la manche ‘’ S’il te plaît, s’il te plaît ! ’’ Tu ne crois pas que j’en ai vu des plus touchants que toi, des vieilles mères aveugles dont les soldats avaient tué l’homme à la guerre, pris le fils et fusillé de résistance, violé tant la fille qu’elle a préféré se jeter la tête sous un tramway, et qui me demandait juste la vie pour le petit dernier, le dernier, le dernier, disait-elle, le dernier qui me reste ? Es-tu naïf ou es-tu idiot ?
Médiopikos : tout s’écroule, tout s’écroule, tout tremble, les hommes tombent en enfer sous leurs pieds et les derniers vivants, c’est la mer qui les noiera… A quoi jouerez vous, vous les dieux, quand vous n’aurez plus d’hommes sous la main, si vous ne pouvez plus influer leurs amours et leurs haines, jouer aux pommes d’or, à la guerre de Troie, nous regarder en vous moquant de nous, en riant de nos faiblesses ? Laisse une femme, que vous féconderez, et qui repeuplera l’univers tout entier. Ce sera toi qui tuera le loup qui la menacera, toi dans les premiers temps qui lui donnera le fruit et l’eau à boire, ce sera toi qu’elle vénèrera… Sauve la, même au moins pour te sauver toi-même!
Le dieu : va me chercher Hélène, je voudrais lui parler… [Médiopikos sort, puis Hélène entre]
Hélène : Qui me demande ?
Le dieu : moi.
Hélène : qui de ?! Pourquoi tuez vous Athènes ? Mon père a toujours fait célébrer les grand’fêtes !
Le dieu : c’est vrai.
Hélène : pourquoi ?
Le dieu : tais-toi ! [un temps] Il restera un homme, il restera une femme, pour tout reconstruire, tu vois, pour engendrer à nouveau la race des hommes… Tu comprends ? Tout le monde va mourir, sauf toi et l’homme que je t’aurai choisi.
Hélène : vous voulez faire de moi la nouvelle Eve ?
Le dieu : oui. Ecoute-moi. Tu vas rester assise là, bien sagement. Le sol va trembler, le ciel s’éteindre et l’océan hurler. Mais après, t’apparaîtra ton Adam. La suite… A toi de faire ce que tu as à faire. [il sort, la laissant seule]
S3
Hélène : oui. Panamore est à peine mort, que… Les dieux m’en donnent un autre. J’avais juré, pourtant. Je ne devais pas. Il le faudra bien. Il m’apportera le dîner, et moi je nettoierai sa caverne, sa hutte… Pourvu qu’il soit beau !
Médiopikos, entrant : Bonjour, Mademoiselle. Le ciel se lève.
ils en ont dit...