LEveil ou la Vie dElsa
1. LEntrée des femmes
Le regard perdu dans la glace. Une main écarte le rideau ; les anneaux sentrechoquent ; ça te plait ?. Tout tourbillonne, cest vitesse, profusion, effroi, tout à la foi. Oui, oui . Un tissu de linges à lodeur encore neuve et de cintres qui samoncellent. On lhabille, la déshabille, la rhabille, la touche, la fait glisser. Des doigts de vendeuse, de tante, de sur, de femme, qui lallument dune couleur, avant de léteindre dune autre. Elle ne sait plus quand elle est dénudée, couverte, elle ne sait même plus si on loffre au regard des passants, elle a juste limpression dêtre mise à nu devant le monde entier. Oh ça ça lui va bien dis donc ! Frous-frous et frottements. On joue à la poupée avec elle. Elle tente dobjecter un arrêt sur image. Peine perdue. Alors elle ferme les yeux ; se détache dans le noir de son crâne la dernière image sur le miroir.
Un pull rose pâle dans les mains ; jolie coupe. Une chemise que lon déboutonne et qui découvre la naissance de son sein, nu. On voit trop de chair. Elle serre les dents et rougit ; elle ne veut pas, elle a honte, mais nose pas dire. La chemise que dégrafe la main baguée dor se détache, blanche, aux motifs de crêpe imprimés, collés, plutôt, de fines ciselures noires, comme la treille délicate dun sacre du printemps. A ses jambes gantées dun collant mi-opaque, on a passé une jupe trop courte, fine, jolie, mais haute, beaucoup trop haute. Elle narrive pas à se trouver belle, elle a trop honte. Elle remarque à ses pieds une ceinture dégrafée qui senfuit.
Marie, Marie, arrête, on arrête, sil te plaît, je Mais personne ne lentend, cest un oui on va prendre ça aussi merci non ça elle le garde sur elle. On la sort, la rhabille, lentraîne ; elle se retrouve noyée au milieu des paquets, sacs quelles lui mettent dans les bras ; elle croit que cest fini ; mais non, on entre encore dans une grande boutique ; on sinstalle ; la pose sur un tabouret. Maquillages. Poudre de riz sur tout le visage ; poudre rose aux joues, mascara noir ; tiraillement aux sourcils, on ly épile ; et un bâton de rouge pur que lon dépose à ses lèvres, large plaque éclatante et choquée. Elle ressemble à ces belles et élégantes putains.
Puis du même magasin, on la lève, lascenseure, un étage au dessus, la rassoit. Une odeur qui affole le nez. Etage parfumerie, bonjour. On lamène, lentraîne, dun décor à lautre, agrippe le poignet, le lui tord, presque, de flacon témoin à narine, puis chacun de ses doigts subit le même sort. Pchitt, pop, ôh ! Un fatras écurant samoncelle sur son corps, sattache à chaque grain de maquillage, à chaque maille vestimentaire, aux rares grains de peau encore vierges. Au bord de lépuisement, enfin, Elsa pleure. « Quest ce quil y a ma chérie, ça ne va pas ? »
Jai perdu ma virginité, pense-t-elle.
2. Douce adolescence
Un grand paysage offert aux yeux et un rire à côté qui fuse. « Elsa, Elsa, Elsa ! » Elsa-ci, Elsa-ça, Elsa toujours. Voir briller dans des yeux son visage, au grand jeu de léveil, cest tentant. Quoi quon dise, quoi quon fasse, trouver en lautre une acceptation absolue, un éternel oui. Badinages et réflexions spirituelles, petits compliments, discrets, légers, à peine appuyés, par peur den faire trop, touche dadmiration impressionniste amoureuse. « Elsa ! » Au travers des grands arbres, aux découpes des feuilles rouges sur le ciel or du soir, aux nuages mauvés de tons pastels, au léger souffle sur la nuque, quelle ne sait souffle du vent ou souffle du garçon, elle ferme les yeux. Comme un clapotis régulier, les gousses dair, qui se déplacent parfois jusquà son épaule ; et dans ses yeux fermés, limpression que ses cils se tressent et se torsadent, pour créer un grillage absolu, enserrés elle et lui.
Elle sent la main qui cherche la sienne, donne, étreint ; le fil du soir ne se rompt pas.
Quand elle rouvre les yeux, doucement elle voit sapprocher de la joue du garçon sa propre main, et de sa propre joue la main de lautre, lui qui susurre encore : « Elsa ». Au fil ténu du ciel qui sobscurcit, ils tentent de créer leur mirage, ils sculpturent leur pose pour sembler un baiser. Ils dansent immobiles la valse des années quils ont grandies pour éclater à ce jour, se révéler enfin de ces ressentiments. Ils sentent à chaque pore lémotion qui étreint. Au loin, le chant grave dun oiseau voyageur, ombre bleue sur la ligne de lhorizon encore presque un peu rose, pâle, se met au ton quils ont donné. Le paysage entier sadapte à leurs couleurs. Ils nont plus le courage de sourire, ils sont trop épuisés ; immobiles, ils savent que la fin du monde narrivera jamais, quils seront toujours là, côte à côte, les mains scellées dans la fièvre. Ils ne devinent plus rien ; ils savent.
A la fraîcheur qui survient, elle dans ses bras fierté, ils descendent un peu ; ils font à petits pas le chemin solitaire. La couleur quils inventent aux cailloux, à travers leurs yeux encore éblouis, ils la voient, et elle conduit leurs pas et les guide où aller. Ils rentrent vers les lumières, samenuisent. Elsa, elle, sait bien quune fois au foyer, chez elle, au creux de la porte quelle ouvrira, elle ne pourra plus rien garder de son mystère, comme toujours il y aura les questions où ? quand ? pourquoi ? on sest fait du souci pour toi ! , et puis les gloussements odieux des surs, cétait qui, dis, cétait qui ?. Lui, il ne dit rien. Il nest même plus capable de penser, il aime. Des milliers de poèmes se pressent à ses lèvres, mais il ne sait pas trop comment il faudrait les articuler. Il se tait, il presse juste fort ; Elsa, il dit seulement je taime. Elle respire les derniers pas, lembrasse. Sur le seuil de la porte, il y a déjà là sa maman qui lattend, « Tu étais où ? On sest fait du souci pour toi, tu sais ? » Avancer sans ouvrir les yeux, ne rien dire, ne pas briser. Et le père qui ajoute « Cest pour lui que tu rentres à des pas-dheures ? »
3. Létreinte
Elle savance, elle enceinte jusquà la gorge, elle sourit, elle a trente ans et elle porte la vie. Une vie de six mois qui vous retourne un corps, cela nest plus la femme désirable sur laquelle on se retournait hier, cest la mère, respectable. Elsa la regarde savancer. Elle de ses quinze ans frêles, de ses seins minuscules, petits bambous sur son corps qui souvre à la vie à venir, opposés à la poitrine solide de la femme en face, avec ses vrais seins de mère, forts, face à lexistence, et elle, Elsa, avec ses bourgeons dadolescence à peine sexuée, conjuguée au féminin, au féminin, à peine. Elle sourit gentiment. Il lui traverse le crâne des pensées inimaginables, elle se voit déjà au même rôle, déroulant des lianes de cordons, ouvrant passage au fils de
La force lui sourit ; elle laisse glisser des paroles murmurantes, comme les perles deau. La mère soulève ses lèvres ; le petit rire fuse. Tout cela est si charmant : si tu veux, bien sûr que tu peux y aller, vraiment. Tu me diras si tu lentends te battre bonjour ? Elsa avance la main et sadonne au ventre rond, petit monde, planète fracturée damour. Son doigts effleure ; elle croit avoir fait mal, se retire, mais la femme lui prend la main et la dépose doucement sur ce monde. Elsa commence a y glisser, lindex, puis le majeur, le pouce, et encore le petit doigt. Elle sabandonne à une danse à laquelle elle voudrait chanter. Sa main fuse, au travers les plaines et les océans. Elle ferme les yeux ; essaie de découvrir le tracé des rivières ; la mère rit ; « cest une véritable exploration ! » ; Elsa court, rue, court-circuite les trajets officiels ; elle vibre avec ce peuple, si seul encore, dedans ; elle se sent presque sur. Elle continue et sabandonne tant que : El Elsa, je crois quon ta appelée ! La voix sèche dun seul coup, écarte la main encore infante, dun brusque poignet que lon tord, légèrement. Qui ma appelée ? je nai rien entendue ! Ca suffit, de toutes façons, comme ça ! tu vas le fatiguer ! Elsa cherche à y revenir, mais les mères naiment pas que lon sapproprie leur enfant.
Et pourtant.
Ce nétait pas lenfant quelle cherchait, au travers des lignes tendues, cétait lhomme. La maternité leffare, leffraie, même. Faire battre un cur pour deux, cest plus quelle nen peut penser. Cétait les étreintes quun homme avait bien pu donner quelle voulait trouver, quelle cherchait de cette force, de cette intensité. Elle voudrait connaître, elle veut savoir. Elle croit que personne nest tiré vers elle, de cet étrange processus de récession sur soi-même, pour découvrir le parcours éreinté de lautre. Elle croit que ses seins sont trop fins, son visage trop vierge, ses traits trop séraphins ; elle croit que lhomme ne veut que des modèles dhéroïnes italiennes, avec les mensurations adéquates ; elle croit que les hommes qui détournent leurs regards delle, cest dinintérêt, et non de trouble ; elle ne voit pas que ces regards suspendus à ses courbes, qui se cachent dès quelle se retourne, ce sont des attirances inachevées. Elle a peur de ne jamais connaître, alors elle se raccroche à tout, comme à cette maternité qui lui fait peur.
Et déjà la mère qui revient, Elsa à table on va manger ! Les larmes intérieures, quand on ne sait plus où on en est.
- Elle est les vagues
Tout sétablit autour dun jeu dune autre nature. Quand elle entre dans la chambre, tout change. Les règles dhier deviennent périmées. La loi se résume à elle. Elle balance sa chevelure et cela change tout lair. Elsa pose ses mains et les draps ont déjà une autre texture. Elle souffle et le cur change le rythme de ses battements. A travers les mailles épaisses de son pull, on sent déjà le trouble. Elle avance, croquant un fruit, et ses lèvres qui se referment semblent déjà le programme du corps à corps. Sa langue qui sattarde à avaler la chair des fruits provoque une attente, ingérable à lhomme. Mordre la poire devant lui est une provocation, elle le sait ; elle y joue. Lui, il bouillonne, la laisse creuser ses ongles dans sa paume, pour essayer de ne penser plus quà la douleur. Et puis elle crache les derniers pépins.
Et là cest lempoignade.
Il se noie, et la fait couler avec lui. Ils senfoncent, comme au milieu dun sac de vieilles roses, dans ses méandres opiacés. Elsa qui riait au début ne rit plus, elle est grave ; le regard de lhomme linquiète. Il compense la faim de la poire sur elle ; il la dévore comme elle a dévoré le fruit. Mais il garde les pépins.
Elle létouffe de ses cheveux.
Elle place ses larges mèches, or brûlant, sur son cur, et il ne peut plus battre. Au fond de sa bouche, elle dépose, il lavale trop, cheveux lourds, Elsa létouffe de sa présence, et il ne peut plus, inspirer, respirer. Un corps qui bombe, lexaltation dun arbre qui se tend, qui libère ses lianes, sur la tombe du dormeur ébloui, dans la bulle étouffante et sensuelle. Elle labrite comme une grotte, ses mains ruissellent sur lui, il redevient lenfant lové au creux de la femme. Elle laccouche de ses craintes. Elle, elle exulte de son trop plein végétal. Elle se venge de la poire. Sa bouche nest plus aussi douce quavant, elle mordille et se retient daller plus loin. Au creux des draps, les rôles se sont inversés.
Il égoutte ses larmes au compte-perle, à chaque mouvement de son épaule qui se lève, pour mieux être enserré. Il est si fier dêtre aimé.
Il sépuise à combattre la lourde pierre du corps quElsa pose sur lui. Comme un dé intérieur quelle jetterait avant de jouer, pour savoir mieux quoi faire, elle se décide au dernier moment, lui glisse trois doigts sur les lèvres, quil avale, étale sa paume entière sur lomoplate de lhomme qui frissonne, comme un blé tant pressé pour la farine. Il sent le pain quelle construit, et il se vexe ; tente déchapper ; sa toile douce daraignée len empêche, le retient ; il fuit pour finir à labandon. Et là, Elsa finit, elle le dévore du bassin, elle lenglobe ; lengloutit.
Il sombre.
- Jungle
Aux premières heures du matin, elle a senti les vibrations, et elle a su quil était temps de déposer les fondations. Elle a gémi, et lhomme a ses côtés a murmuré ça y est ? dun si large sourire. Elle a dit oui ; ils ont marché main dans la main, dans lurgence dun geste. Au début est apparue la source, chaude deau et de transports, et elle a dit le voyageur va apparaître. Elle a contracté tout son corps, comme une jungle au volcan, à léruption du magnifique, elle a concentré son effort ; la main de lhomme quelle tenait est devenue blanche, de la pression dElsa qui ne laissait plus passer que le sang de la lueur ; à ses côtés, lhomme qui semblait dépassé et le médecin qui disait, cest bien, continuez, cest bien, là, poussez. Et il est apparu du pays des merveilles, le petit encore tout tâché de lamour ; sa mère a dit chéri je taime et lenfant a pleuré. A lheure où certains se levaient, Elsa a donné le fils et puis sest endormie, lenfant contre son sein.
Léveil ou la vie dElsa.


ils en ont dit...