Brel est mort

Brel est mort... Quand un certain chantait '77, putain d'année aux îles Marquises', nous ne pouvions que l'approuver. Et pourtant ! Brel est mort, mais la vie continue... Ce blog vous propose donc, gentes dames et gentils damoiseaux, de profiter de littérature, de peintures, de photo ou de coups de gueule, de ce qui rend notre vie supportable, sommes toutes. Et si tout ça semble très partisan, la réponse serra, comme le disait un sinistre crétin, "si tu ne participes pas à la lutte, tu participes à la défaite". Brel est mort, oui, mais "Brel est mort" n'est pas mort...

recommander !

calendrier

Décembre 2009
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

NOUVELLES

Mercredi 18 mai 2005 3 18 /05 /2005 00:00

L’Eveil ou la Vie d’Elsa

 

 

 

 

1. L’Entrée des femmes

 

 

Le regard perdu dans la glace. Une main écarte le rideau ; les anneaux s’entrechoquent ;  ça te plait ?. Tout tourbillonne, c’est vitesse, profusion, effroi, tout à la foi. Oui, oui . Un tissu de linges à l’odeur encore neuve et de cintres qui s’amoncellent. On l’habille, la déshabille, la rhabille, la touche, la fait glisser. Des doigts de vendeuse, de tante, de sœur, de femme, qui l’allument d’une couleur, avant de l’éteindre d’une autre. Elle ne sait plus quand elle est dénudée, couverte, elle ne sait même plus si on l’offre au regard des passants, elle a juste l’impression d’être mise à nu devant le monde entier. Oh ça ça lui va bien dis donc ! Frous-frous et frottements. On joue à la poupée avec elle. Elle tente d’objecter un arrêt sur image. Peine perdue. Alors elle ferme les yeux ; se détache dans le noir de son crâne la dernière image sur le miroir.

 

 

Un pull rose pâle dans les mains ; jolie coupe. Une chemise que l’on déboutonne et qui découvre la naissance de son sein, nu. On voit trop de chair. Elle serre les dents et rougit ; elle ne veut pas, elle a honte, mais n’ose pas dire. La chemise que dégrafe la main baguée d’or se détache, blanche, aux motifs de crêpe imprimés, collés, plutôt, de fines ciselures noires, comme la treille délicate d’un sacre du printemps. A ses jambes gantées d’un collant mi-opaque, on a passé une jupe trop courte, fine, jolie, mais haute, beaucoup trop haute. Elle n’arrive pas à se trouver belle, elle a trop honte. Elle remarque à ses pieds une ceinture dégrafée qui s’enfuit.

 

 

Marie, Marie, arrête, on arrête, s’il te plaît, je… Mais personne ne l’entend, c’est un oui on va prendre ça aussi merci non ça elle le garde sur elle. On la sort, la rhabille, l’entraîne ; elle se retrouve noyée au milieu des paquets, sacs qu’elles lui mettent dans les bras ; elle croit que c’est fini ; mais non, on entre encore dans une grande boutique ; on s’installe ; la pose sur un tabouret. Maquillages. Poudre de riz sur tout le visage ; poudre rose aux joues, mascara noir ; tiraillement aux sourcils, on l’y épile ; et un bâton de rouge pur que l’on dépose à ses lèvres, large plaque éclatante et choquée. Elle ressemble à ces belles et élégantes putains.

 

 

Puis du même magasin, on la lève, l’ascenseure, un étage au dessus, la rassoit. Une odeur qui affole le nez. Etage parfumerie, bonjour. On l’amène, l’entraîne, d’un décor à l’autre, agrippe le poignet, le lui tord, presque, de flacon témoin à narine, puis chacun de ses doigts subit le même sort. Pchitt, pop, ôh ! Un fatras écœurant s’amoncelle sur son corps, s’attache à chaque grain de maquillage, à chaque maille vestimentaire, aux rares grains de peau encore vierges. Au bord de l’épuisement, enfin, Elsa pleure. « Qu’est ce qu’il y a ma chérie, ça ne va pas ? »

 

 

J’ai perdu ma virginité, pense-t-elle.

 

2. Douce adolescence

 

 

Un grand paysage offert aux yeux et un rire à côté qui fuse. « Elsa, Elsa, Elsa ! » Elsa-ci, Elsa-ça, Elsa toujours. Voir briller dans des yeux son visage, au grand jeu de l’éveil, c’est tentant. Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, trouver en l’autre une acceptation absolue, un éternel oui. Badinages et réflexions spirituelles, petits compliments, discrets, légers, à peine appuyés, par peur d’en faire trop, touche d’admiration impressionniste amoureuse. « Elsa ! » Au travers des grands arbres, aux découpes des feuilles rouges sur le ciel or du soir, aux nuages mauvés de tons pastels, au léger souffle sur la nuque, qu’elle ne sait souffle du vent ou souffle du garçon, elle ferme les yeux. Comme un clapotis régulier, les gousses d’air, qui se déplacent parfois jusqu’à son épaule ; et dans ses yeux fermés, l’impression que ses cils se tressent et se torsadent, pour créer un grillage absolu, enserrés elle et lui.

 

 

Elle sent la main qui cherche la sienne, donne, étreint ; le fil du soir ne se rompt pas.

 

 

Quand elle rouvre les yeux, doucement elle voit s’approcher de la joue du garçon sa propre main, et de sa propre joue la main de l’autre, lui qui susurre encore : « Elsa… ». Au fil ténu du ciel qui s’obscurcit, ils tentent de créer leur mirage, ils sculpturent leur pose pour sembler un baiser. Ils dansent immobiles la valse des années qu’ils ont grandies pour éclater à  ce jour, se révéler enfin de ces ressentiments. Ils sentent à chaque pore l’émotion qui étreint. Au loin, le chant grave d’un oiseau voyageur, ombre bleue sur la ligne de l’horizon encore presque un peu rose, pâle, se met au ton qu’ils ont donné. Le paysage entier s’adapte à leurs couleurs. Ils n’ont plus le courage de sourire, ils sont trop épuisés ; immobiles, ils savent que la fin du monde n’arrivera jamais, qu’ils seront toujours là, côte à côte, les mains scellées dans la fièvre. Ils ne devinent plus rien ; ils savent.

 

 

A la fraîcheur qui survient, elle dans ses bras fierté, ils descendent un peu ; ils font à petits pas le chemin solitaire. La couleur qu’ils inventent aux cailloux, à travers leurs yeux encore éblouis, ils la voient, et elle conduit leurs pas et les guide où aller. Ils rentrent vers les lumières, s’amenuisent. Elsa, elle, sait bien qu’une fois au foyer, chez elle, au creux de la porte qu’elle ouvrira, elle ne pourra plus rien garder de son mystère, comme toujours il y aura les questions où ? quand ? pourquoi ? on s’est fait du souci pour toi ! , et puis les gloussements odieux des sœurs, c’était qui, dis, c’était qui ?. Lui, il ne dit rien. Il n’est même plus capable de penser, il aime. Des milliers de poèmes se pressent à ses lèvres, mais il ne sait pas trop comment il faudrait les articuler. Il se tait, il presse juste fort ; Elsa, il dit seulement je t’aime. Elle respire les derniers pas, l’embrasse. Sur le seuil de la porte, il y a déjà là sa maman qui l’attend, « Tu étais où ? On s’est fait du souci pour toi, tu sais ? » Avancer sans ouvrir les yeux, ne rien dire, ne pas briser. Et le père qui ajoute « C’est pour lui que tu rentres à des pas-d’heures ? »

 

 

 

 

 

 

 

3. L’étreinte

 

 

Elle s’avance, elle enceinte jusqu’à la gorge, elle sourit, elle a trente ans et elle porte la vie. Une vie de six mois qui vous retourne un corps, cela n’est plus la femme désirable sur laquelle on se retournait hier, c’est la mère, respectable. Elsa la regarde s’avancer. Elle de ses quinze ans frêles, de ses seins minuscules, petits bambous sur son corps qui s’ouvre à la vie à venir, opposés à la poitrine solide de la femme en face, avec ses vrais seins de mère, forts, face à l’existence, et elle, Elsa, avec ses bourgeons d’adolescence à peine sexuée, conjuguée au féminin, au féminin, à peine. Elle sourit gentiment. Il lui traverse le crâne des pensées inimaginables, elle se voit déjà au même rôle, déroulant des lianes de cordons, ouvrant passage au fils de…

 

 

La force lui sourit ; elle laisse glisser des paroles murmurantes, comme les perles d’eau. La mère soulève ses lèvres ; le petit rire fuse. Tout cela est si charmant : si tu veux, bien sûr que tu peux y aller, vraiment. Tu me diras si tu l’entends te battre bonjour ? Elsa avance la main et s’adonne au ventre rond, petit monde, planète fracturée d’amour. Son doigts effleure ; elle croit avoir fait mal, se retire, mais la femme lui prend la main et la dépose doucement sur ce monde. Elsa commence a y glisser, l’index, puis le majeur, le pouce, et encore le petit doigt. Elle s’abandonne à une danse à laquelle elle voudrait chanter. Sa main fuse, au travers les plaines et les océans. Elle ferme les yeux ; essaie de découvrir le tracé des rivières ; la mère rit ; « c’est une véritable exploration ! » ; Elsa court, rue, court-circuite les trajets officiels ; elle vibre avec ce peuple, si seul encore, dedans ; elle se sent presque sœur. Elle continue et s’abandonne tant que : El…Elsa, je crois qu’on t’a appelée ! La voix sèche d’un seul coup, écarte la main encore infante, d’un brusque poignet que l’on tord, légèrement. Qui m’a appelée ? je n’ai rien entendue ! Ca suffit, de toutes façons, comme ça ! tu vas le fatiguer ! Elsa cherche à y revenir, mais les mères n’aiment pas que l’on s’approprie leur enfant.

 

Et pourtant.

 

Ce n’était pas l’enfant qu’elle cherchait, au travers des lignes tendues, c’était l’homme. La maternité l’effare, l’effraie, même. Faire battre un cœur pour deux, c’est plus qu’elle n’en peut penser. C’était les étreintes qu’un homme avait bien pu donner qu’elle voulait trouver, qu’elle cherchait de cette force, de cette intensité. Elle voudrait connaître, elle veut savoir. Elle croit que personne n’est tiré vers elle, de cet étrange processus de récession sur soi-même, pour découvrir le parcours éreinté de l’autre. Elle croit que ses seins sont trop fins, son visage trop vierge, ses traits trop séraphins ; elle croit que l’homme ne veut que des modèles d’héroïnes italiennes, avec les mensurations adéquates ; elle croit que les hommes qui détournent leurs regards d’elle, c’est d’inintérêt, et non de trouble ; elle ne voit pas que ces regards suspendus à ses courbes, qui se cachent dès qu’elle se retourne, ce sont des attirances inachevées. Elle a peur de ne jamais connaître, alors elle se raccroche à tout, comme à cette maternité qui lui fait peur.

 

Et déjà la mère qui revient, Elsa à table on va manger ! Les larmes intérieures, quand on ne sait plus où on en est.

 

 

 

  1. Elle est les vagues

 

 

Tout s’établit autour d’un jeu d’une autre nature. Quand elle entre dans la chambre, tout change. Les règles d’hier deviennent périmées. La loi se résume à elle. Elle balance sa chevelure et cela change tout l’air. Elsa pose ses mains et les draps ont déjà une autre texture. Elle souffle et le cœur change le rythme de ses battements. A travers les mailles épaisses de son pull, on sent déjà le trouble. Elle avance, croquant un fruit, et ses lèvres qui se referment semblent déjà le programme du corps à corps. Sa langue qui s’attarde à avaler la chair des fruits provoque une attente, ingérable à l’homme. Mordre la poire devant lui est une provocation, elle le sait ; elle y joue. Lui, il bouillonne, la laisse creuser ses ongles dans sa paume, pour essayer de ne penser plus qu’à la douleur. Et puis elle crache les derniers pépins.

 

 

Et là c’est l’empoignade.

 

 

Il se noie, et la fait couler avec lui. Ils s’enfoncent, comme au milieu d’un sac de vieilles roses, dans ses méandres opiacés. Elsa qui riait au début ne rit plus, elle est grave ; le regard de l’homme l’inquiète. Il compense la faim de la poire sur elle ; il la dévore comme elle a dévoré le fruit. Mais il garde les pépins.

Elle l’étouffe de ses cheveux.

Elle place ses larges mèches, or brûlant, sur son cœur, et il ne peut plus battre. Au fond de sa bouche, elle dépose, il l’avale trop, cheveux lourds, Elsa l’étouffe de sa présence, et il ne peut plus, inspirer, respirer. Un corps qui bombe, l’exaltation d’un arbre qui se tend, qui libère ses lianes, sur la tombe du dormeur ébloui, dans la bulle étouffante et sensuelle. Elle l’abrite comme une grotte, ses mains ruissellent sur lui, il redevient l’enfant lové au creux de la femme. Elle l’accouche de ses craintes. Elle, elle exulte de son trop plein végétal. Elle se venge de la poire. Sa bouche n’est plus aussi douce qu’avant, elle mordille et se retient d’aller plus loin. Au creux des draps, les rôles se sont inversés.

 

 

Il égoutte ses larmes au compte-perle, à chaque mouvement de son épaule qui se lève, pour mieux être enserré. Il est si fier d’être aimé.

 

 

Il s’épuise à combattre la lourde pierre du corps qu’Elsa pose sur lui. Comme un dé intérieur qu’elle jetterait avant de jouer, pour savoir mieux quoi faire, elle se décide au dernier moment, lui glisse trois doigts sur les lèvres, qu’il avale, étale sa paume entière sur l’omoplate de l’homme qui frissonne, comme un blé tant pressé pour la farine. Il sent le pain qu’elle construit, et il se vexe ; tente d’échapper ; sa toile douce d’araignée l’en empêche, le retient ; il fuit pour finir à l’abandon. Et là, Elsa finit, elle le dévore du bassin, elle l’englobe ; l’engloutit.

 

 

Il sombre.

 

 

 

 

  1. Jungle

 

 

Aux premières heures du matin, elle a senti les vibrations, et elle a su qu’il était temps de déposer les fondations. Elle a gémi, et l’homme a ses côtés a murmuré ça y est ? d’un si large sourire. Elle a dit oui ; ils ont marché main dans la main, dans l’urgence d’un geste. Au début est apparue la source, chaude d’eau et de transports, et elle a dit le voyageur va apparaître. Elle a contracté tout son corps, comme une jungle au volcan, à l’éruption du magnifique, elle a concentré son effort ; la main de l’homme qu’elle tenait est devenue blanche, de la pression  d’Elsa qui ne laissait plus passer que le sang de la lueur ; à ses côtés, l’homme qui semblait dépassé et le médecin qui disait, c’est bien, continuez, c’est bien, là, poussez. Et il est apparu du pays des merveilles, le petit encore tout tâché de l’amour ; sa mère a dit chéri je t’aime et l’enfant a pleuré. A l’heure où certains se levaient, Elsa a donné le fils et puis s’est endormie, l’enfant contre son sein.

 

 

            L’éveil ou la vie d’Elsa.

Par Pivot - Publié dans : NOUVELLES
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Vendredi 17 juin 2005 5 17 /06 /2005 00:00

Les lèvres

 

 

Elsa marche pieds nus dans sa chambre ; elle fait chanter, légèrement, le plancher. Elle s’arrête devant la cheminée de marbre, ouvre un carnet rose, lit quelques pages, le cadenasse et l’enferme dans un coffret de bois décoré. Et elle se remet en marche. Elle attend, jette un coup d’œil par la fenêtre, voit les tourterelles dans la cour envahie de plantes vertes, entraperçoit le téléviseur allumé de la concierge. Elle prend un livre sur l’étagère claire et l’entreprend à la première page. Elle entend la lourde porte de l’immeuble, en bas, qui se rabat sur le montant, elle tend l’oreille : monsieur Beaufort se plaint à sa femme, ce boucher exagère, tout de même ! Elsa soupire. Elle murmure « Pauvre Elodie… » Des pas dans l’escalier… ce doivent être les Beauforts.

Pourtant, voilà la sonnette qui résonne. Elsa se précipite comme un jeune animal : « J’y vais, Papa ! » Elle traverse couloir et antichambre, ouvre la porte. « Elo! » Elle a du se glisser derrière les Beauforts, dans l’entrée. Son père l’a accompagné, sourie tristement « Merci beaucoup de l’accueillir. Bon, je vous laisse, les filles. » « Au revoir. » Elsa hésite un instant puis se lance et embrasse sur les deux joues le père d’Elodie. Sa barbe de deux jours lui pique la joue, rêche. Il a des larmes dans les yeux. « Merci. J’ai reçu votre petit mot. Tu remercieras tes parents… » « Au revoir, Papa. A lundi. » « Au revoir, Monsieur. » Elsa sourie maladroitement une dernière fois, le père repart. Elsa referme la porte et se tourne vers Elodie. « Ca va ? » Elle ne répond pas et baisse les yeux.

Le père d’Elsa sort de son bureau. « Salut Elodie! Tes par… ton père est déjà parti ? » Il se mort la lèvre, a gaffé. « Oui. » Elle baisse toujours le regard. « Bonjour, Monsieur. » Elle s’approche et lui fait la bise. « Je vous ai préparé du poulet et une poêlé. Tu aimes ? » « Oui, beaucoup. Merci beaucoup, Monsieur. »

Elsa : « Tu viens, Roxane… » Et elles entrent dans la chambre. Elsa met un disque « Quatre consonne et trois voyelles… ». Elodie fredonne la suite. « Il faudra que tu me le grave. » « Bien sûr. ».

La glace renvoie leurs images, deux gamines sur le point de grandir, au tournant de l’adolescence, presque prêtes au grand virage, l’un dans ses douze ans, l’autre à trois mois de ses treize ans. Elsa mince, presque maigre, aux traits fins, trop sérieux, trop loin du rire, des cheveux châtain clair, lisses. Elodie plus petite, d’un châtain tirant vers le roux, avec des yeux rieurs abîmés par des larmes récentes, les yeux encore rouges, et des joues rebondies qui ont aujourd’hui du mal à se tenir vivantes. Contrairement à Elsa, elle n’est pas maigre, ni même mince, mais de la ligne du canon grec. Elsa est belle, mais Elodie attire plus les garçons, au collège, elle est vivante, d’habitude, sportive, dynamique, toujours en rire, en mouvement. Elodie porte la vie, alors qu’Elsa semble porter une fatalité. Elle n’attire que les romantiques ou les seuls esthètes.

Les larmes montent soudain aux yeux d’Elodie. Elsa la prend dans ses bras. Elodie sanglote. Elsa lui murmure des paroles douces, réconfortantes : « Ton père t’aime, tu sais. T’es tout pour lui, il est très fort. J’ose pas imaginer si c’était arrivé à mon père. Il serait déjà probablement fou ou suicidé. ». « Ta… ta mère est pas là ? » Elodie tente de ravaler un sanglot. « Non. Elle est allée voir Grand-mère… Elle allait pas très bien. Je t’aime, tu sais. On est toutes là. Marion m’a téléphoné pour savoir comment ça allait, si elle pouvait t’appeler. Et puis avec les filles on t’a préparé un emploi du temps pour les vacances. Et puis Ronan t’aime. » Elle lui caresse les cheveux. « Je m’en fous. Ronan c’est… Je sais pas, c’est juste comme ça. Il est mignon, il est gentil, mais…Et puis c’est qu’un gamin. C’est pas ma mère. » Elodie sanglote. « C’était horrible, ce cimetière et puis les petits bouts de terre qu’on jetait sur le cercueil. » Elsa l’embrasse et la serre encore un peu plus fort. « Elsa ! » « Ca va passer, tu sais. Ca t’arrive maintenant, au moins ça t’arrivera pas plus tard. » L’argument est maladroit mais plein de sollicitude.

Le parfum de la cuisine vient tinter jusque dans la chambre. Son père passe la tête à la porte : « A table, les filles ! » « On arrive, pap. Tu viens ? » « Oui, j’arrive. »

A table, le père d’Elsa fait tout pour faire le pitre, l’amuseur public. Il réussit à faire sourire Elodie à trois reprises mais elle ne touche presque pas à son assiette. « Il faut manger, jeune fille, surtout pour une sportive ! Sinon tu vas t’évanouir à l’athlétisme ! » « J’y vais pas mercredi. » Les larmes lui remontent aux yeux. « Oui, bien sûr. Ca nous fait tout bizarre, tu sais… on te vois toujours si riante, d’habitude… » La minuterie le coupe de son bip-bip stridulent, le dessert est près. Il se lève et sort le gâteau au chocolat du four. « C’est vous qui l’avez fait ? » Il a un petit rire. « Non. Je crois bien qu’il faut remercier Marie. » Elle semble ne pas comprendre. « Marie. Les surgelés… » « Ah ! » Elle sourie. Elle mange un peu de son gâteau, à peine. Elsa, qui ne mange déjà pas beaucoup, n’en avale presque pas plus. Le père soupire : « Vous voulez me condamner à une indigestion, les filles ? »

Ils débarrassent et remplissent le lave-vaisselle. Le père se prépare un café et allume France Inter. Les filles se retirent dans la chambre. Le téléphone d’Elsa vibre. « C’est Ronan. » elle lit le texto à voix haute : « Slt. ta d nvlles d’Elodi? joz pa lapelé…rèp stp. Bisou, Ronan. » « Je lui dit quoi ? » « Ce que tu veux. Ca changera rien. Dis lui que j’ai pas envie qu’on m’appelle. » Elsa répond et s’assoie sur le lit.

Elodie tente d’amorcer une autre conversation, parle de Thibault, interroge. « Non. Il est trop prétentieux. Je l’aime pas. » Elodie a beau lui dire qu’il est amoureux d’elle, qu’il fait rêver toutes les filles du bahut, cela ne sert à rien d’autre qu’à occuper l’esprit. « Non, non, je l’aime pas. C’est pas parce qu’il est beau que… T’en penses quoi, toi ? » Elodie hésite, « C'est-à-dire que… », n’ose pas, puis se lance : « Moi je l’aime bien, il est beau, il est intelligent, il est attentionné… il serait bien allé avec toi mais… Je crois que je préfère que t’ai personne. En ce moment j’ai besoin de toi toute entière. » Elsa sourie. « T’inquiètes pas. Il n’a personne en ce moment. Je préfère rester avec toi. »

Elodie sourie et vient s’asseoir à ses côtés, lui passe le bras sur l’épaule, tendrement. Elsa se sent un peu mal à l’aise. Elles restent silencieuses un long instant. Roxane semble apaisée par cette éternité fragile, puis esquisse, tente de parler. Elsa croit qu’elle va encore ressasser le drame de sa mère et la sert fort contre elle. « Elo… » Elodie se sent confortée. Son souffle se trouble. Elle sent ses seins déjà nés pressés contre la poitrine quasi-inexistante d’Elsa. Son cœur s’affole, bat la chamade. Elsa sent ce rythme qui s’emballe et ne comprend pas tout. « Ca ne vas pas ? Tu… » Elodie plaque ses lèvres sur les siennes.

Par Pivot - Publié dans : NOUVELLES
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Dimanche 19 juin 2005 7 19 /06 /2005 00:00

Le Désert

 

 

            Le désert. Un désert froid et sombre, comme le Sahara la nuit. Un désert, par définition, vide. Vide mais si bruyant, comme si une fenêtre sur la rue était restée ouverte, mais qu’on arrivait pas à la retrouver, pour l’enjamber, et rejoindre la vie. Un désert où l’on ne pourrait pas marcher sans voir des bouteilles d’alcool dans chaque dune, sous chaque ombre. Un désert d’où il faut partir, si l’on veut éviter, encore une fois, que les cactus ne vous violent. Un désert où la maladie vous ronge, et où vous savez qu’il n’y a aucun vaccin.

 

 

«  - Lullita, tu as besoin de médicaments ? »

 

 

            un désert d’où l’on sort, parfois, mais où, ces fois là, on préfèrerait rester, plutôt que d’entrer en enfer.

 

 

«  -     Lullita, tu as besoin de médicaments ?

-         Oui…

-         Lullita, tu sais ce qu’ils me coûtent ?

-         Oui…

-         Regarde moi, quand je te parle, d’accord ?

-         Oui…

-         C’est bien !

-         Oui… »

 

 

un désert où les cactus sont des notables, si beaux en apparence, médecins, directeurs d’une belle clinique, ou…

 

 

«  -    Lullita, tu viens ?

-         Oui…

-         Viens, je ne peux plus attendre !

-         Oui…

-         Tu veux que je t’aide à décrocher la bretelle de ton soutien-gorge ?

-         Oui… de toute façon c’est ce que tu veux, non ? c’est toi qui choisi, puisque c’est toi le maître. »

 

 

un désert où les cactus éraflent les corps détruits de leurs griffes, mordent la chair, étreignent, pénètrent en payant leur droit d’entrée.

 

 

 

«  -   Tu es belle…

-   Oui…

-         Tu le sais ?

-         Oui…

-         Tu me plais…

-         Oui…

-         Et moi, je te plais ?

-         Oui… gros porc, tu me répugne. »

 

 

un désert où on se sent seul, si seul, face à la prolifération soudaine des cactus, tous si riches. Si il y a une règle à appliquer aux cactus, c’est celle du ‘’gros – gras – riche’’. Touriste ou notable de province, étranger ou indigène, ça ne change rien, leurs épines brûlent. Sursaut de douleur.

 

 

«  -    Ca fait du bien, Lullita…

-         Oui…

-         Tu as aimé ?

-         Oui…

-         Cela t’arrive, parfois, de dire ‘’non’’ ?

-         Oui… »

 

 

un désert où les cactus, parfois, après avoir violé, frappent.

 

 

«  -  Comment ça, oui ? Tu ne sais peut-être pas ce que tu me dois ? Tu sais que tu me dois la     .        vie, hein, Lullita ?

-         Oui… de toutes façons, il y a des fois où je préfèrerais mourir. cesser les traitements que tu me donnent. mourir. »

 

 

 

un désert où les cactus te violent, où un jour un cactus te donne le SIDA, et où un cactus te fais survivre pour assouvir ses fantasmes. Brûlure d’épine. Séropositive.

Par Pivot - Publié dans : NOUVELLES
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Mardi 28 juin 2005 2 28 /06 /2005 00:00

Petite fille

 

 

Les canons ont parlés dans la ville en sang. Les portes de douleurs se ferment sur les deuils. Dans chaque maison, derrière chaque fenêtre, chacun pleure son mort. Dans les rues, errent les enfants affamés, en loques, détruits par la guerre. Des bandes d’anges bruns marchant au milieu des ruines, pieds nus contre un sol brûlant. Ils cherchent à manger quand d’autre cherchent l’amour. Un peu plus loin s’est installé le camps des soldats conquérants. Ils ont des rations, là-bas. Les déambulations ont conduit les enfants jusque là. Sous les tentes, briefing : « Les terroristes peuvent prendre toutes les formes, même celle des plus innocents civils. Souvenez-vous de cette grand-mère sniper à Sarajevo. » Les enfants regardent, de loin. Un soldat qui monte la garde. Un beau jeune homme, jeté en plein milieu de la tourmente, qui ne sait même pas, qui ne sait même plus, qui même en fait n’a jamais su. Le regard des enfants s’arrête sur son visage. Ils en oublient leur faim, pour un instant, à voir ce beau jeune homme, la main sur son fusil. Et puis la vie se fait bien vite rappeler : « faim, j’ai faim, soit gentil, à manger, soldat ! » Son visage se crispe, comme son doigt sur la gâchette se relâche. Un fil se crée dans un regard commun, entre les grands yeux bruns d’une petite fille et les perles vertes du soldat. Elle lui sourit, d’un large mouvement de ses lèvres qui s’envolent. Lui lui répond d’un petit sourire crispé. Le lien de confiance se crée. Une fleur vite arrachée jetée à la gamine. Elle rayonne. Quelques rations de survie qu’il sort de sa poche, ils leur montre, fait signe de leur tendre, mine de leur donner. La petite fille s’approche, sans attendre. Le soldat hésite. Un éclat d’incertitude. « Les terroristes peuvent prendre toutes les formes, même celle des plus innocents civils. » Il tire. Mort.
Par Pivot - Publié dans : NOUVELLES
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Samedi 16 juillet 2005 6 16 /07 /2005 00:00

La fuite

 

 

 

 

 

            Un aveugle et une jeune fille, sur la route, ça attire les pierres des enfants et les crachats des femmes. L’aveugle, lui, a les deux yeux crevés. Avec son bâton, il frappe la terre. La jeune fille, elle, a de grands yeux noirs, ouverts, comme avalant le monde. Avec son regard, elle frappe les hommes.

 

 

           

La sébile résonne vide.

 

 

 

 

-         Pour l’aveugle déchu, et pour sa fille, villageois…

-         Qui es tu, l’aveugle ? Est-ce vrai que tu as été roi ?

-         Père, laisse, partons dans un autre village…

 

 

 

 

Lui, il est vraiment laid. Ses grands yeux crevés, répugnants. La bouche vague, sale, le corps imprécis, le pied boiteux, comme si son corps entier portait le poids d’une faute.

 

 

 

 

La fille, elle a les mêmes yeux que son père, mais entiers, encore beaux, et l’on devine, en les voyant, que l’aveugle, autrefois, en avait d’aussi beaux. ( on ne sait pas, mais autrefois, il faisait tourner têtes et têtes de courtisanes ) La fille, elle a un regard qui fait rougir les hommes,  on croirait qu’elle voit tout, dans le creux sombre de sa cornée. Elle a beau être drapée d’une longue toile de lin, épaisse, bien épaisse, qui la protège de ce qui anime les hommes, elle a le visage impudique. Comme si son sourire et le fond de son œil pensaient au contraire, à l’inverse de son corps. Et ça, ça rend les hommes fous.

 

 

 

 

-         Oh, l’aveugle, je t’achète ta fille !

-         Fils de putain, on ne vend pas une princesse !

-         Princesse ? Fais moi rire, tu ne peux pas être roi !

 

 

 

 

Les villageois rient, de leurs gros rires d’analphabètes hellènes. Il n’y a que l’écrivain public qui ne rie pas. Lui, il voit. Au travers de la toile de lin, il devine l’extase froide.

 

 

 

 

Le soir, il s’approche du feu de camps de l’aveugle ( on ne sait même pas, au passage, si celui-là est vieux ) ; il s’assoit face au feu, entre l’homme et sa fille. «Tu veux un peu de vin ? » Les politesses finies, on passe au silence.

 

 

 

 

et puis :  -   Vous allez où ?

-         Où ? il crache. Je fuis…

-         Qui ?

-         Quoi.

-          

-         Tu es poètes ? Dis nous une pièce !

-         Un mythe ?

-         Si tu veux ! Ou non : dis nous une…

la fille : -   Dis nous un Œdipe !

-         Non, dis nous une Antigone !

-         Antigone ? La fille d’Œdipe ? Mais on n’a jamais rien écrit sur elle ! C’est à peine si elle est  femme !

-         J’espérais que tu étais un peu devin…

 

 

 

 

                     Et puis l’aveugle s’endort. Et le poète et le jeune fille se couchent côte à côte, et le poète a seulement droit à sa peau ; elle garde toute sa chair pour elle. Elle est encore vierge.

 

 

 

 

                     Au lendemain, ils reprennent la route, partent, laissant le poète à ses rêves inachevés. La poussière leur mord le visage, les pierres du chemin les pieds, mais ça, l’aveugle s’en fout. Il avait déjà fait ce long voyage, à l’envers, autrefois. Puis ils arrivent au croisement d’une route de poussière, et puis d’une autre route de poussière. Le même ciel, les mêmes pierres, la même terre qui s’élève et part en volutes de fumée, arrachant les gorges, et le même fardeau de soleil, sur les épaules.

 

 

 

 

                     Seulement, à une pierre un peu plus inclinée, à une terre un peu plus rouge, dites par sa fille, il sait qu’il faut s’arrêter. « Creuse, ma fille, creuse ! » et ses ongles se mettent à mordre la terre, découvrent un os. « Qu’est ce que… ? » Un squelette tout entier, aux os blanchis, qu’elle ressort du sol. Et lui qui gueule : « Père, Père, pardonne moi, je ne savais pas ! » Alors, il se retourne contre sa fille, et se met à la rouer de coups. Il hurle ; il est dément, devenu fou. Est épuisé. A soif d’eau, pour sa bouche asséchée comme pour se purifier. Il tombe à terre, il est épuisé. Il gise. Il agonise. Il meurt. Il râle.

 

 

 

 

                     Il est mort, alors, enfin, enfin, enfin, depuis le temps qu’il marche, depuis le temps qu’il a vécu la peste en son ancien Royaume, il ressourit enfin. « Merci, les Dieux… » C’est fini. Sa fille détourne les yeux. Il n’est plus là, mort.

 

 

 

 

-         Père, Père, Papa !

 

 

 

 

                     Là-haut, sur la colline, le fils du Sphinx gueule :

 

 

 

 

         -     Ca y’est, maman, Œdipe est mort !

Par Futile - Publié dans : NOUVELLES
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander

recherche

droits d'auteur ?

Les auteurs de ce blog jugent que l'art et les idées ne sont décemment pas monnayable. C'est pourquoi vous êtes cordialement invités à vous goinfrer de tout ce qui vous plait sur ce site, à tout enregistrer sur votre disque dur et à tout faire circuler. L'égo des auteurs vous supliera juste de mettre les refèrences (l'adresse du blog suffira, chers amis). En revanche, mieux vaut vous prévenir que si on en retrouve un qui prétend (même implicitement) être l'auteur de nos oeuvres ou articles, on lui casse la gueule ! Mais alors, méchament...

Brel est mort

  • : Brel est mort
  • brelestmort
  • : Loisirs
  • : Brel est mort, certes... mais ça ne nous empêche pas de pousser des coups de gueule, des coups de coeur, ou de lancer l'espoir à tire-d'ailes. Politique, littérature, société, arts graphiques, le tout dans un blog (bien) de gauche.
  • Recommander ce blog
  • Retour à la page d'accueil
  • Contact

hasard des yeux

  • le-site-brel-est-mort-05.jpg
  • petite-fille-le-soir-du-14-juillet-1.jpg
  • le-site-brel-est-mort-04.jpg
  • jean.jpg
  • je-sus.jpg
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus